17.03.2008

"Je suis une légende" et Charlie Jade

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Bon, je ne vous en avais pas parlé auparavant mais j'ai vu Je suis une légende, le film adapté du livre de Matheson. Et pour être honnête, autant dire que ce n'est pas terrible. Franchement, je ne vois pas trop l'intérêt de cette adaptation - mis à part, rêvons un peu, de donner à lire le livre de Matheson. Evidemment, je suis un peu coincé pour m'expliquer car il faudrait que je vous parle de la fin du film et de celle du livre qui divergent. Or,  je ne supporte pas de raconter la fin d'un livre (quel intérêt de le lire sinon ?) ou d'un film (à moins que ce soit un navet intersidéral mais ce n'est quand même pas le cas ici). Donc, sans trop en dire, disons que la fin du livre est plus intelligente et ne sacrifie pas au happy end de rigueur mais distille quelque chose de plus angoissant. La fin du livre comme du film explique le titre (Je suis une légende) mais avec plus d'intelligence et de subtilité du côté livre que du côté film. Enfin, le chien n' a pas du tout le même rôle dans le livre et dans le film et question subtilité, c'est le livre qui l'emporte. Bref, adapter Je suis une légende, pourquoi pas, et on se doute que la problématique de cette adaptation était de donner un peu de matière au livre (pas trop épais), donc il fallait faire des choix. mais la moindre des choses aurait été  de respecter au moins la fin du livre au lieu d'en substituer une plus formatée aux goûts du téléspectateur moyen (mais ne le crée-t-on pas à force de lui donner à voir des films formatés ???).

 

1336814343.jpgSinon, je suis en train de regarder le début de Charlie Jade (20 épisodes en tout) et ça me plaît bien plus (pourtant c'est un série télé et non un film "grand spectacle"). Evidemment, il y a des emprunts à l'esthétique de Blade Runner (mais qui n'a pas piqué un peu à Blade Runner ?) . L'aspect clip peut énerver et d'autres détails (que je passe sous silence pour faire bref) n'en font pas un chef d'oeuvre absolu. Reste que cette histoire d'univers parallèles est plus plaisante car moins formatée que Je suis une légende dont je vous entretenais plus haut. Si vous avez l'occasion de voir les deux premiers épisodes, vous saurez vite si vous aimez ou non. N'hésitez pas.

06.11.2007

"Le goût de l'immortalité" Catherine Dufour

0585208e761f4fe9a53310b0c3d9e46b.jpgPour six euros (ou moins si votre libraire pratique la réduction de 5 %), on peut trouver en librairie un vrai petit bijou. Son titre: Le Goût de l'immortalité.  Achetez-le avant qu'il ne soit plus disponible (les titres en poche ne sont pas éternels non plus), à la limite achetez-le pour le lire plus tard. Vous ne le regretterez pas - foi de spitz japonais.

 

 

La quatrième de couverture nous informe que ce roman a reçu de nombreux prix. On comprendra pourquoi en le lisant (et assez vite d'ailleurs, pas besoin d'attendre la fin du livre pour en sentir sa qualité). Ne sachant comment appâter le lecteur potentiel, la quatrième de couverture (ma bête noire, ceux qui me lisent depuis un moment le savent) vante un roman étrange - comme si les qualificatifs habituels de rigueur (du style: un space opera époustoufflant !) ne pouvaient correctement cerner Le Goût de l'immortalité. C'est déjà un bon premier signe: la quatrième de couverture est embarassée devant l'oeuvre qu'elle est censée vendre.

 

Le Goût de l'immortalité est une longue lettre écrite par une dame âgée qui a un style un peu suranné, précieux mais en même temps élégant avec des formules désabusées et concises comme: "A mon âge la culpabilité, si elle existe, n'est qu'une façon comme une autre de tromper l'ennui". Catherine Dufour affirme avoir pastiché entre autres Les Mémoires d'Hadrien de Yourcenar mais on sent de nombreuses autres influences (j'ai reconnu entre autres Tchouang Tseu), la plus ironique étant , je trouve,  celle des moralistes du 17ème siècle (il y a un petit côté La Rochefoucauld derrière certaines phrases) . Toujours est-il que c'est diablement bien écrit, on se surprend parfois à s'arrêter sur une phrase bien tournée, pleine de finesse et d'esprit - ce qui fait d'ailleurs que la noirceur de l'histoire est en quelque sorte neutralisée par l'écriture (et c'est peut-être ça le goût de l'immortalité, l'antidote aux horreurs que l'on va lire, non ?) .

 

J'ai lu à droite et à gauche que le livre de Catherine  Dufour était noir, qu'il confinait à quelques endroits à l'insoutenable. Moi qui suis une âme sensible  incapable de regarder un film avec un enlèvement d'enfant (on ne se moque pas), j'avoue ne pas avoir trouvé l'histoire si noire que cela. Ou pour être plus exact pas noire au point que j'en vienne à lâcher le livre et à le reprendre le lendemain ou des jours après. Même s'il y a des horreurs qui nous sont racontées (elles nous sont annoncées dès les premières pages du roman), elles sont en quelque sorte neutralisées comme je le disais plus haut par une écriture intemporelle. On se laisse porter par les périodes régulières, parfois un peu académiques, de l'écriture et les horreurs rapportées ont un goût de Sic transit gloria mundi - racontées par un historien plus intéressé par son style que ce qu'il raconte. Pour prendre une analogie qui vaut ce qu'elle vaut, c'est un peu comme quand on lit Suétone nous racontant les perversités de l'un des douze césars - on aurait tendance à oublier que c'est de l'histoire et à le prendre comme un élément de fiction auquel on ne croit qu'à moitié. Il y a un peu de cela dans Le Goût de l'immortalité de Catherine Dufour.

 

Pour rester fidèle à mes habitudes, je ne vous raconterai pas plus le détail de l'histoire, je vous laisse le plaisir de la lecture et de sa découverte. A la différence de Suétone, le roman de Catherine Dufour se déroule ni dans le présent ni dans le passé mais dans le futur. Ce n'est pas évident de bâtir une histoire dans le futur. On risque toujours le ridicule si le moindre élément n'est pas crédible. Or, là, tout est crédible. Celui qui est cultivé dans le domaine de la SF saura reconnaître des variations sur les romans d'anticipation de Brunner ou plus évident  encore Les Monades urbaines de Silverberg, le tout réactualisé avec les dernières inquiétudes écologiques et économiques. Ces variations SF venant s'entremêler à des pastiches littéraires font du livre de Catherine Dufour un point de recontre entre la littérature dite blanche et celle d'anticipation - un objet rare donc comme je vous disais.

 

En bref, plutôt que d'aller acheter aveuglément le dernier prix Goncourt, tentez une aventure à six euros (voire moins), lisez  Le Goût de l'immortalité. Vous ne le regretterez pas.

03.11.2007

Deepsix de Jack McDevitt chez Le cafard cosmique

a565e793cec5f503c76eac7b6c24ed97.jpgLe spitz japonais aime bien Jack McDevitt mais il a trouvé Deepsix un peu moins bien que Les Machines de Dieu. Il s'en explique . Voilà (ce sera tout pour aujourd'hui, il faut savoir faire bref parfois).

15.10.2007

Nouvelle critique chez le cafard cosmique

f8205b6543d7503f9a4732ada83909cf.jpgIci, vous trouverez mon compte-rendu de La Trilogie de Timmy Valentine, trois tomes en Folio SF qui ne méritent pas d'être lus à mon humble avis - mis à part dans le cadre d'une recherche sur un nouveau soporifique ...

01.10.2007

"Un vampire ordinaire" de Suzy McKee Charnas

42a3814ada1443130932b36d6011a34b.jpgJe vous rassure, je n'ai pas abandonné la science-fiction même si je n'en ai pas parlé ces derniers temps. Je vous donne rendez-vous à cette adresse pour lire ma chronique du livre de Suzy McKee Charnas: Un Vampire ordinaire.

26.09.2007

Sunshine et 300

3c196696c838989bf9a87d35130fab19.jpgIl ne sort pas tant de films de SF que ça. Il  sort encore moins de bons films de SF. On pourrait faire une liste impressionnante de films ratés dans le genre si bien que ceux qui sont réussis en deviennent mythiques. C'est le cas de 2001 ou de Star Wars qui ont su donner finalement, chacun dans leur genre, des images au space opera.

 

Tout ça pour dire que j'ai vu Sunshine. Et autant le dire au risque de passer pour un élitiste forcené, je n'ai pas trouvé ça terrible même si j'en ai lu ça et là quelques  avis positifs (assez souvent nuancés cela dit). L'histoire ? Un équipage, à bord d'Icarus II, doit sauver la terre et pour cela, prend la direction du soleil (qui est en train de mourir). Cet équipage va y déposer une énorme bombe nucléaire qui en explosant créera un nouveau soleil. Sept ans auparavant, on avait envoyé Icarus I mais ils ne sont jamais revenus ...

 

Bon, on est d'accord, le résumé ne donne pas envie tant il sonne comme une pâle resucée d'Armageddon. Mais sur ce point, on n'a pas trop à se plaindre, pas de patriotisme exacerbé, pas de poncifs éculés, Danny Boyle s'en sort (relativement) bien: pas de caricature, les points de passage obligés sont pris en douceur (à condition de ne pas faire la fine bouche en matière scientifique mais passons ... s'il n'y avait que ça ...).  En fait, ce n'est pas du tout là que le problème se situe. Le film est hybride et hésite entre plusieurs voies. Quand il choisit finalement, c'est trop tard, on n'adhère plus. Je m'explique:

 

* On a d'abord indéniablement la fascination pour l'astre solaire. Plus Icarus II se rapproche du soleil, plus c'esteb852ef11be4ca24a376e6515751cc4c.jpg dangereux pour l'équipage. Le film restitue cela assez bien (on sent cependant l'influence de Solaris de Soderbergh qui sur ce point constitue toujours LA référence indépassable) - quitte par moment à se transformer en démo d'effets spéciaux de luminosité.

 

* Après avoir eu sa petite période contemplative (du style Icare: ne regarde pas le soleil de trop près sinon il te crame les yeux), on s'oriente vers la découverte d'un vaisseau spatial à l'abandon (Icarus I). Nouvelle direction prise. Gros ponçif de SF. Perte d'unité d'action en vue.

 

* On termine par une mini tuerie de l'équipage plutôt irrationnelle (ledit équipage n'a même pas la présence d'esprit de rester au moins deux par deux et ils se font tous  tuer sagement comme des lapins). Troisième direction. Celle de trop.  On va rassure la Terre est sauvée, mais quelque part on s'en fout. On en veut au réalisateur d'avoir pompé à droite et à gauche dans les poncifs SF sans avoir réussi à avoir un résultat qui se laisse au moins regarder sans déplaisir à défaut d'y adhérer.

 

Si je résume, un film avec quelques belles images de luminosité. Déjà que j'avais apprécié moyennement The Fountain en dépit de l'aspect trip visuel,  là j'ai la sensation d'avoir  vu le film qui ferait passer The Fountain pour un chef d'oeuvre (sic !). O tempora, o mores !

 

 

6d2ec993b539625b2c9f046091d6685e.jpgDans la série j'ai-envie-de-faire-un-trip-visuel, je ne pouvais rater le film 300 (n'ayant pas vu la BD, tout ce qui suit ne concerne que le film). L'idée de départ en soi n'est pas mauvaise puisqu'il s'agit de remettre au goût la célèbre bataille des Thermopyles. Pourquoi pas: ça ou autre chose ... Sans être d'une exactitude historique absolue (la scène avec la pythie qui est une des meilleures du film ne colle pas tout à fait avec ce que Plutarque et les auteurs de l'antiquité nous racontent), le film s'appuie sur des faits avérés dans la légende de l'histoire (l'expression peut surprendre mais la bataille des Thermopyles confine au mythe). Il est exact que les enfants malformés étaient jetés d'une falaise, il est exact qu'ils étaient 300 (d'après la légende bien sûr, historiquement parlant, sans doute plus).. etc. Par contre deux choses irritent. D'abord cette insistance sur le terme liberté - à croire que les grecs n'avaient que ce mot à la bouche. Bien sûr la distinction entre homme libre et esclave est très importante dans le monde grec - je ne dis pas l'inverse. Mais je suis loin d'être sûr que les grecs faisaient le guerre pour la liberté. La gloire (comme écrit sur l'affiche), le fait d'avoir son mentionné bien après sa mort - ça ce sont des motifs bien plus grecs.

 

Les perses vus comme des affreux étrangers portant toute la sauvagerie orientale - là aussi c'est forcé. Même si la a902d00a4f08ece11ca97b6bd0c310d8.jpgdébauche visuelle peut sembler tout autoriser, on a du mal à croire que les perses avaient faits des stages à Shaolin. D'ailleurs, je crois que si les perses étaient perçus par les grecs comme des barbares, c'était des barbares bien connus des grecs au fond (surtout que cette bataille fait partie de la seconde guerre médique). En tout cas mieux connus que les indiens qu'Alexandre le Grand rencontra. Les officiels iraniens (d'aujourd'hui s'entend) paraît-il se sont offusqués de la vision des perses dans ce film. Je ne leur donne pas complètement tort mais on a le droit d'être intelligent quand même: le but était ici de montrer un orient fantasmé à travers le prétexte des perses. Xerxes est à mi-chemin entre le dieu (et rappelons-nous que la Perse, c'est la terre d'où vient Zarathoustra dont le nom était connu des grecs) et l'homme efféminé décadent.

 

Si les grecs (d'après les statues qui nous restent) semblaient avoir un idéal de l'homme bien sculpté physiquement parlant, je ne pense pas qu'ils auraient été jusqu'à un tel bodybuilding non plus qui n'a rien de très crédible ni de beau en matière de goût grec. Si vous ne me croyez pas, jetez un coup d'oeil aux statues grecques représentant des hommes, vous ne verrez pas tant de muscles saillants. Quant au côté féminin de l'histoire (la reine qui couche avec je ne sais plus qui pour avoir le conseil dans sa poche), je n'ai pas bien compris l'intérêt de l'insérer (quant à savoir si une reine grecque prendrait le risque de coucher avec un autre homme que son mari, là je reste perplexe au vue des lois grecques châtiant ce type de forfait).  Un coup d'oeil rapide à la BD originale montre d'ailleurs que ne figurent ni l'épisode ridicule de la reine spartiate ni les muscles saillants.

 

3e6dacb811d9a27f2d1904c9735af1c2.jpgMais oublions toutes ces inexactitudes pour un film qui ne vise pas non plus la reconstruction historique. Là où on empêche le film de décoller, c'est en lui collant une voix off très pénible qui essaye de nous forcer à l'enthousiasme guerrier. Sauf que c'est pas l'enthousiasme guerrier, le ton hautement épique qu'on atteint mais plutôt un résultat pompeux du plus mauvais effet. De quoi vous flinguer tout un film.

 

 

C'est dommage au fond cette voix pompeuse, parce que je vais vous étonner, mais par delà sa reconstruction fantaisiste et ses partis pris  discutables, 300 a un avantage: de sonner un petit peu plus grec que Troie qui, croyez-moi, est complètement étranger à Homère et au monde grec. La guerre de Troie, ce sont les dieux qui se battent via les hommes, aveuglant leurs jugements - ce qui explique leurs grossières erreurs militaires et stratégiques. Retirez les dieux à Troie et vous obtenez une guerre totalement incompréhensible. Ce n'est pas parce que Brad Pitt y joue que ça y changera quelque chose.  

06.09.2007

Ganesha de Xavier Mauméjean

f4c9d2b6e7e1c03001b605772c6c7491.jpg Alors que Pocket a réédité Car je suis légion en poche au mois de juillet, un (bon) thriller babylonien, les éditions Mnémos ont « réédité » Ganesha, Les mémoires de l’éléphant  de Xavier Mauméjean au mois de juin. Paru initialement aux éditions du masque en l’an 2000 (sous le titre de : Les Mémoires de l’éléphant), ce livre avait été récompensé par le prix Fantastic’art du festival de Géradmer. Il a été retravaillé pour cette nouvelle édition et assorti de quatre illustrations qu’on ne manquera pas de regarder soigneusement car il y a quelque chose à voir et surtout à comprendre.

 

 

Un conseil avant toute chose : avant d’entreprendre la lecture de ce roman, essayez de mettre la main sur une biographie – même succincte -  de Joseph Merrick, plus connu sous le nom d’Homme-Eléphant. Et tant que vous y êtes, n’hésitez pas à voir ou revoir Elephant man de David Lynch. Vous ne le regretterez pas : bien des passages s’éclairciront d’eux-mêmes et vous n’en apprécierez que davantage la façon dont l’auteur a pu jouer avec les éléments significatifs de la vie de Merrick. Pour ne donner qu’un exemple, le passage sur Protée à la page 114 ne vous semblera pas arriver comme un cheveu sur la soupe quand vous saurez, justement, que la pathologie dont souffrait Joseph Merrick   n’est autre que  … le syndrome de Protée.

 

Ce roman se présente comme les mémoires imaginaires de Joseph  Merrick qui se déclinent en un prologue, quatre saisons  (hiver, printemps, été, automne) et un épilogue. L’Homme-Eléphant est un résident permanent de l’hôpital de Londres (ça vous n’êtes pas étonné, vous le savez grâce à la biographie que vous avez lue) et à chaque saison il mène une enquête policière (ça vous ne le savez pas encore, et c’est normal, c’est Mauméjean qui l’invente). Parfois par intérêt : sa position de résident permanent à l’hôpital pourrait être remise en question et donner un coup de main au duc de Cambridge, c’est toujours bon à prendre pour assurer ses arrières. Mais surtout pour une autre raison – plus mystique qu’il énonce dès les premières lignes de ses mémoires : Je suis Ganesha, le dieu à tête d’éléphant, dieu de prospérité et d’abondance. Les hommes s’inquiètent de mon sommeil car si je dors mal, l’univers entier risque de s’effondrer.

 

Ganesha, le dieu éléphant – on comprend sans peine ce qui a pu donner l’idée à Mauméjean d’associer cette divinité à Joseph Merrick – a un corps d’homme et une tête d’éléphant. C’est le dieu de l’intelligence (« le seigneur des catégories »), celui qui lève les obstacles. Un Sherlock Holmes hindou en quelque sorte dont l’Homme-Eléphant serait l’avatar.  Est-ce Merrick qui délire vers la fin de sa vie et se prend pour un dieu ou les hommes qui par trop de rationalité s’aveuglent et ne savent plus reconnaître la présence de la divinité ? Si  question est posée implicitement, comme on s’en doute, elle  ne sera pas tranchée.

 

Il faut avouer que l’époque victorienne qui sert de toile de fond aux quatre enquêtes constitue un tournant entre les croyances et l’avènement de la froideur rationnelle de la technique. C’est ainsi une époque où la psychiatrie commence à se constituer comme science  et où Charcot pratique cependant  l’hypnose à la Salpêtrière sur ses patientes hystériques, une époque où la morale victorienne proscrit les montreurs de monstres et où Jack l’éventreur sévit dans les bas-fonds de Londres : c’est une époque qui hésite entre raison et croyance, bestialité et rigorisme moral. A ce titre une personnalité hybride comme Joseph Merrick  à mi-chemin entre bestialité et divinité, croyance et logique n’est pas déplacée.  Elle est même dans l’air du temps et capable de percer à jour les enquêtes qui lui seront soumises au fil des saisons, surtout quand celles-ci flirtent allègrement avec le fantastique.

 

Le roman de Xavier Mauméjean est clairement un livre de transfiction : à la fois enquête policière, roman fantastique, ce sont également des mémoires imaginaires avec des réflexions sur l’époque et une promenade dans un Londres à l’atmosphère fin 19ème siècle. L’ensemble donne un roman volontairement (et faussement) hybride dans lequel le lecteur averti s’amusera à retrouver – entre autres - les allusions aux propres œuvres de Mauméjean (Car je suis légion, La Vénus anatomique et même Lilliputia) ainsi qu’à de nombreuses figures célèbres de l’époque victorienne pour reconstruire l’architecture bien cachée du livre. 

 

 

En bref, une relecture originale et très habile des derniers jours de la vie de Joseph Merrick dont la seule limite est peut-être de demander un lecteur   suffisamment intelligent pour décrypter  les multiples allusions et symboles que l’auteur a semés comme un petit poucet dans son roman.

03.09.2007

Ames perdues Poppy Z. Brite

 " Et rappelle-toi cette fameuse nuit, pensa-t-il, cette nuit où tu roulais dans les ténèbres, Ghost à tes côtés, et où il t'a persuadé que tu roulais au fond de l'océan. Tu as vu des poissons volants, des étoiles de mer . Tu as vu une piscine emplie d'air"

 

37cac3a0f5c1cf752f489818f63af708.jpgAprès avoir lu Peter F. Hamilton et Schröeder, j'avais failli oublier ce que c'était un livre bien écrit. Ce livre de Poppy Z. Brite (Ames perdues) s'est chargé de me le rappeler. L'écriture - même en traduction - est élégante et sur une tonalité de fond mélancolique, flirte avec un soupçon de poésie. Un peu comme pour nous faire partager l'étât d'âme d'une race - le vampire - qui voit vivre et décliner toute chose sans pouvoir s'attacher à l'une d'entre elles, vu que lui y survivra.  Cette mélancolie fait un heureux contrepoint à tout le reste: violence, sang, meurtre, inceste, sexe ... 

 

C'est un livre excessif et qui pourrait déplaire. Les scènes de sexe (principalement pour ne pas dire exclusivement  homosexuelles  la femme étant quasi absente de ce livre - quand elle accouche du fruit de l'union avec un vampire, elle n'y survit pas) sont crues et ne sont pas là pour faire fantasmer le lecteur (quoi qu'il en soit de son orientation sexuelle) mais pour lui donner à boire la lie de tous ces fluides dont se repait le vampire: sang, salive, sperme, alcool, drogue ...

C'est un livre qui reprend des classiques du mythe du vampire (son éternité, son goût du sang, son érotisme, son goût pour la vie nocturne ...) en les adaptant à l'époque contemporaine voire en les renouvelant complètement.  Le mythe est ainsi complètement dépoussiéré  et ce qui passait pour des poncifs du genre vampiresque (pardon pour le néologisme si c'en est un) peut apparaître dans sa vérité première.

 

C'est un livre qui vous prend aux tripes: violent, sexuel et sans aucune moralité mais rien de gratuit ici et c'est pour cela que le (bon) lecteur ne peut qu'être pris par l'histoire sans être choqué. Le titre l'avait prévenu: âmes perdues - il s'agit bien de suivre une errance pour la comprendre. Le chemin n'est pas forcément agréable mais en termes d'intensité, on ne sera pas déçu.

Je me rends compte à la fin de cette chronique que je ne vous ai rien dit de l'histoire. Ce n'est pas grave, je vous laisse la découvrir si vous voulez tenter l'aventure. J'espère juste vous avoir donné un petit aperçu des raisons pour lesquelles ce petit roman vaut le coup d'être lu. En plus c'est en poche, ce qui, en période de rentrée, n'est pas un argument négligeable.

01.09.2007

Karl Schroeder Permanence

c46c239a06816fbcc1bf17f61f570ea0.jpgDurant les cent premières pages de Permanence, je me suis dit que "ça y est", je tiens là un bon space opera, un peu old school dans le genre mais bien foutu (psychologie de la protagoniste aussi profonde qu'un manche à balai, oscillant entre la cruche et le chef avisé galvanisant les foules - mais bon, dans le vieux space opera, plus le ou la protagoniste est caricatural mieux ça vaut).

Seulement voilà, l'auteur ne voulait pas faire un space opera classique  mais renouveler le genre. Du coup on trouve pêle mêle: du hard science, du cyberpunk, du mystère style whodunit (qui a saboté ?) une love story improbable et peu convaincante ... A cela il faut ajouter le grand classique de la découverte d'un objet extra-terrestre (comme dans par exemple Rendez-vous avec Rama). Comme s'il n'y avait pas déjà assez de choses mais passons ... Tout cela fait beaucoup et pour que la sauce prenne, il faut avoir les épaules solides.  

Le problème c'est qu'aucune alchimie ne se fait entre tous ces éléments qui arrivent un peu comme un cheveu sur la soupe. On a le droit à son cours de hard science puis, hop, une petite dose d'action, une explication sur l'intravision (élément assez amusant d'ailleursdu roman), etc., ce qui donne au final un résultat indigeste et peu convaincant.

Du même auteur, j'avais commencé Ventus qui m'était tombé des mains tellement il m'avait ennuyé. Permanence avait un début plus prometteur et accrocheur mais la suite déçoit et on écrase de temps en temps un baillement. J'ai terminé le livre par sens du devoir car je voulais le chroniquer ici. Alors que je suis très bon public, jugeant avec bienveillance le livre divertissant et sans prétention comme le roman plus ambitieux, là je dois avouer le peu d'intérêt que j'ai ressenti en lisant Permanence. Il y avait de bons éléments à la base mais l'auteur n'a pas su en faire une bonne histoire, oubliant le lecteur. Dommage.

31.08.2007

Voici l'homme de Moorcock

Attention, si vous n'avez pas lu Voici l'homme de Moorcock, ne lisez pas cette chronique, j'y dévoile la fin.  

Sur les conseils de Systar, j'ai emprunté à la bibliothèque Voici l'homme de Michael Moorcock. L'histoire est pour le moins subversive. Un homme  du nom de Karl Glogauer à la psychologie complexe et trouble (homosexualité refoulée, rapport étrange au martyr à cause de mauvais traitements dans l'enfance, névrose obsessionnelle portant sur la croix) remonte le temps en l'an 28 pour assister à la crucifiction du Christ. Seulement, il n'y a pas de Christ ... En fait, il y a bien un Jésus à Nazareth mais c'est un attardé mental. Alors, Karl devient le Christ et sa névroses se confond avec la passion du Christ. Des citations des évangiles viennent illustrer sarcastiquement cette confusion érigée en dogme depuis.

C'est un livre assez court (185 pages), qui se lit vite et la dernière page fermée, il donne à penser car on se demande comment interpréter une telle histoire.

Premier niveau de lecture (le plus simple):  Jésus n'a pas existé, c'est en fait un déséquilibré mental venu du 20ème siècle à qui on voue un culte. Lecture subversive qui est confortée dans le roman par le fait que le seul Jésus fils de Joseph et de Marie à Nazareth est un attardé mental qui bave ..7a5b0c1cb0addbb16c18a8c797925d50.jpg. C'est peut-être le niveau de lecture le moins intéressant car si on replonge dans le christianisme primitif, des histoires comme ça (Jésus n'a pas existé, ce n'est pas lui qui a été crucifié), on en trouve à la pelle. Le passage où c'est Jésus qui demande à Judas de le trahir  est l'écho d'une vielle théorie gnostique selon laquelle Judas est un initié secret. Mais passons.

Deuxième niveau de lecture (attention, ça se complique): Le prénom de Glogauer (Karl, le même prénom de Jung), la mention répétée de Jung auquel s'intéresse Glogauer nous oriente sur cette fameuse thèse de l'inconscient collectif du psychanalyste. Selon cette thèse, l'inconscient n'est pas qu'individuel (comme le pensait Freud) mais collectif d'où les mythes, l'alchimie, les hallucinations collectives ... La forêt des mythagos de Holdstock est basée sur cette théorie (joli cycle d'ailleurs). Ici, on pourrait penser que le voyage dans le passé de Glogauer ne change rien au passé car l'inconscient collectif substitue au Jésus historique un Jésus de substitution. Pas une ligne des évangiles n'est changée pour autant. D'ailleurs, la guérison des malades n'a rien de miraculeux, ce sont de simples névroses guéries par  psychanalyse (et hop, nouvelle allusion à Jung). Au fond, à ce deuxième niveau de lecture, à cause de l'inconscient collectif, Jésus existera forcément. 

Troisième niveau de lecture (attention, encore plus compliqué):  Le Karl Glogauer souffre d'un trouble psychologique créé par son moi vieux de deux mille ans. Sa seule façon de le guérir est de retourner en 28 et d'y mourir. Au fond, c'est le retour dans le passé comme psychanalyse.

Bon, voilà, si vous voyez d'autres interprétation, n'hésitez pas à m'en faire part. Et merci à Systar pour le conseil de lecture.

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