22.10.2008

Gouguenheim - un dernier mot

Vraiment le dernier, cette fois. Byzance, un de mes lecteurs assidus,  me signale sur le forum Histoire/Passion Histoire un copier/coller du compte rendu de Brague. La position défendue est équilibrée, juste, elle ne tombe ni dans l'éloge béat ni dans la critique idéologiquement suspecte. Le paragraphe sur l'intelligenstia cloisonnée a le mérite de remettre un peu les choses en place, je trouve. Certes, Gouguenheim n'était peut-être pas la personne la plus compétente pour cette tâche mais, demande Brague non sans raison je trouve,   pourquoi les spécialistes lui ont-ils laissé la tâche désagréable de rectifier le tir ? Et pourquoi abandonnent-ils le terrain à des ignorants, des menteurs et/ou des propagandistes ?

Je ne reprends pas tous les éléments du compte-rendu de Brague, mais je voudrais juste mettre en lumière deux faits qui ont été discutés ici même: le cas de la maison de la sagesse et la notion de dette vis à vis du monde arabe.

* Sur la (trop) fameuse maison de la sagesse, je me permets de faire un petit copier/coller:

La maison de la sagesse

Il me faut mentionner ici un second exemple, tant il est répandu. C’est celui de la « maison de la sagesse » (bayt al-hikma) de Bagdad. La légende y voit une sorte de C.N.R.S., un centre de recherche généreusement subventionné par les Califes amoureux du savoir, et où des traducteurs auraient été payés pour faire passer à l’arabe les trésors de la science et de la philosophie grecques.

La légende ne se nourrit que de soi ; rien de tout cela ne résiste à l’examen critique. La maison de la sagesse abritait bien une bibliothèque. Mais l’activité de tous les traducteurs que nous connaissons était commanditée par des clients privés, nullement par l’appareil d’État. Enfin, plus on remonte en arrière dans le temps, moins les chroniqueurs mettent en rapport l’activité de traduction avec cette fameuse maison[6].

Il semble que l’institution en question n’avait rien à voir avec les traductions, ni même en général avec le savoir profane, d’origine grecque. Elle semble avoir été avant tout à usage interne, plus précisément une sorte d’officine de propagande en faveur de la doctrine politique et religieuse que soutenaient les Califes de l’époque, à savoir le mu‘tazilisme, lui aussi objet de bien des légendes.

Rappelons en deux mots que les Mu‘tazilites étaient bien partisans de la liberté morale de l’homme comme indispensable pour penser la justice de Dieu qui ne peut récompenser et punir que des gens responsables de leurs actes. Mais n’oublions pas que, dans la pratique, ils ont lancé le pouvoir califal contre leurs adversaires en une campagne que bien des historiens nomment, au prix d’un anachronisme, « inquisition ».

En dépit de tout ce qu'on peut lire à droite et à gauche sur internet, cette maison de la sagesse une fois de plus est tout sauf un fait avéré et la thèse de Gutas - jusqu'à preuve du contraire - me semble la plus solide. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu de traductions de textes grecs ou d'abrégés de textes scientifiques ou philosophiques émanant par exemple du cercle d'al Kindi. Les sites tendancieux qui se réjouissent de la possible non existence d'un centre de traduction semblent oublier ce fait. 

Sur la dette, dont on a un peu parlé ici - concept un peu trompeur, du moins dans ce contexte, la mise au point est intéressante et mérite d'être mentionnée in extenso:

 

Dette

L’Europe a-t-elle une dette à l’égard du monde arabe ? Un tel vocabulaire est maladroit. J’ai utilisé moi-même cette image de la « dette », et je regrette maintenant de n’avoir pas été plus circonspect. L’ennui est, d’une manière générale, que les images que la langue met à notre disposition sont toutes piégées et qu’il faut bien quand même parler. Ainsi, parler de « racines », c’est régresser au végétal et, du coup, négliger les aspects volontaires de la culture qui, au moins en partie, se choisit ses points de référence ; parler de « sources », c’est fomenter le modèle hydraulique d’écoulement dont je viens de dire les méfaits.

Dire « dette », dire « redevable », c’est aussi une façon de parler, et de rien de plus. Et prendre à la lettre ce qu’elle suggère aurait deux conséquences funestes.

La première, psychologique, est que le mot de « dette » induit une culpabilité (qu’on pense à l’allemand Schuld, à la fois « dette » et « faute »). On flatte par là le sentiment diffus d’avoir à expier dont souffre l’Europe actuelle. Celle-ci a du mal à faire face à son passé, souvent entaché d’indéniables crimes, voire elle trouve dans l’évocation de ceux-ci une complaisance morose.

La seconde conséquence est peut-être plus grave encore. Une dette est en rigueur de termes une réalité matérielle, mettons une somme d’argent. De plus il s’agit d’une chose dont le créancier a volontairement accepté de se défaire, s’en privant de la sorte pour en faire bénéficier le débiteur, et dont il attend qu’on la lui restitue. Parler de dette, c’est du coup suggérer que les biens concernés sont de nature matérielle. Or, il s’agit ici de biens spirituels, non d’objets. Et rien de ce qui vaut d’une dette ne s’applique aux choses de l’esprit. Les communiquer à autrui n’en prive pas celui qui les donne, lequel reste en leur possession : l’enseignement enrichit l’élève sans rien ôter au maître.

Et même là où il est question de biens matériels, est-il vraiment juste de parler de dette ? L’Europe a pris dans d’autres civilisations des biens qui sont devenus pour elle des évidences. Ainsi sont venus de Chine la soie, le thé, la porcelaine, le papier—ce dernier transitant par le monde islamique. Ou le maïs, le tabac, le chocolat sont venus du Nouveau Monde. Or donc, personne ne songerait à dire que nous avons une dette envers les Aztèques, et encore moins que nous devons parler avec un infini respect des sacrifices humains qu’ils pratiquaient, sous prétexte que nous mangeons des tomates.

Les choses sont un peu plus compliquées là où il s’agit de biens culturels. Leurs supports matériels—manuscrits, partitions, etc.—voyagent de la même façon que les valises. Mais leur contenu n’arrive vraiment à bon port qu’au prix d’un travail d’appropriation : lire, recopier, traduire, commenter, jouer, imiter, etc.

La France a naguère restitué à la Corée un précieux manuscrit jadis confisqué ; les Anglais pourraient rendre les fresques du Parthénon. Mais doit-on et peut-on rendre l’écriture aux anciens Égyptiens, l’empire aux Perses, la philosophie aux Grecs, le droit aux Romains ?

 

Voilà, voilà, lisez le reste, en ce qui me concerne, je ne m'exprimerai plus sur ce livre, c'est promis, non, je vous parlerais plutôt prochainement du livre de Priest La séparation qu'en ces temps de baisse de pouvoir d'achat (mais pas de la bêtise remarquez, c'est dommage il y a des choses qui ne baissent jamais et semblent parfois rester en quantité constante - à quand le krach de la bêtise) on peut trouver en poche, des nouvelles de Silverberg (également disponible en poche), de Socrate dans le monde arabe (qu'on ne trouve ni en poche ni en français d'ailleurs !), de la mode des verrines pour faire la cuisine.   

03.07.2008

Platon en syriaque

A cet endroit là, vous pouvez télécharger un *pdf très intéressant de Henri Hugonnard-Roche intitulé Platon en syriaque. Je me permets de vous en donner quelques extraits et de les commenter.

* Premier fait important que rappelle l'auteur: la contiguïté entre les derniers philosophes grecs de la période hellénistique (les derniers correspondant à des chrétiens néoplatoniciens: Elias, David). Lorsqu'on prend un ouvrage de vulgarisation, on croit qu'il y a eu les derniers commentateurs puis que se sont imposés les syriaques puis enfin les arabes. L'auteur rappelle que, par exemple, Sergius de Reshaina a probablement suivi les cours d'Ammonius.

Le développement de ce qui se fait en philosophie dans la langue syriaque est contemporain de ce qui se fait, et qui continue de se faire, dans la langue grecque. On voit donc que l’idée d’une transmission du grec au syriaque à l’arabe est trop simple, dans la mesure où ce qui se fait en grec est, pour une large part, contemporain de ce qui se fait en syriaque.

Il y aura une conséquence très importante de cette contiguïté, c'est que des textes grecs non traduits en syriaques pouvaient très bien être connus de syriaques, des textes connus des syriaques pouvaient être connus des arabes par Kindi ou Farabi même s'ils n'en restent aucune trace écrite aujourd'hui. Cet arguement bien entendu doit être utilisé avec prudence car supooser un texte connu sans preuve peut mener à soupçonner derrière un texte arabe une source grecque perdue - hypothèse dont peut abuser quelqu'un comme Richard Walzer.

 

* Second fait important: les sources sont fragmentaires, ce qui fait que peu de choses nous restent.

Certaines choses ont pu être connues par des lectures directes, parce que les textes que nous conservons en syriaque sont extrêmement fragmentaires : la plus grande partie de cette littérature philosophique, en effet, a disparu. Elle est tombée en désuétude, sans doute, au moment où la culture arabe s’est imposée comme culture dominante à Bagdad, au tournant des VIIIe-IXe siècles. Les textes philosophiques n’ont plus été étudiés, les chrétiens ont travaillé en arabe, et les textes philosophiques en syriaque ont ainsi été perdus ; seulement les textes religieux ont subsisté et, plus particulièrement, les textes patristiques. De la production littéraire philosophique en syriaque nous avons donc très peu de chose.

Je ne répète pas mon commentaire au premier fait mais on n'a pas tort de soupçonner que les syriaques en savaient plus que ce qu'ils nous ont laissé sous forme écrite.

 

* Troisième fait important: un Platon populaire.

Platon est associé à un certain nombre de textes grecs divers, contenus en général dans des ensembles d’ouvrages dits habituellement de philosophie populaire, qui sont des recueils de sentences ou d’anecdotes moralisantes.

L'auteur donne un exemple qu'on pourrait croire tiré d'un ouvrage de Diogène Laërce:

Étant convaincu que l’homme, par paresse, se laisse dominer par le sommeil, Platon s’est résolu à ne pas dormir. Il habite donc près d’une forge dont le bruit du marteau le maintient éveillé ; mais quand il a été malade, il a remarqué que le sommeil était utile à l’entendement. Platon est donc associé à cette idée que le sommeil profond est superflu et qu’on peut s’en passer pour travailler et apprendre.

Ce qui est intéressant c'est que la tradition arabe dite d'adab a suivi cette tradition syriaque en multipliant les mots d'esprit, les anecdotes sur Platon come l'aurait fait Diogène Laërce ou Plutarque dans ses Propos de table. La tradition syriaque, influencée en cela par le christianisme, est sans doute à l'origine de la description ascétique de Platon que l'on retrouve chez les arabes.

 

Je vous laisse lire par vous-même cet article fort intéressant dans un domaine très pointu et disponible en téléchargement gratuitement !

17.05.2008

La question de la maison de la sagesse

Byzance me signale qu'à cette adresse on trouve une réaction de  Marie-Geneviève Guesdon (publiée avec le consentement de l'auteur ? Le blog ne mentionne pas si le texte a été initialement publié ailleurs) après avoir constatée l'utilisation que fait Sylvain Gouguenheim dans Aristote au Mont Saint-Michel d'un article qu'elle a écrit en 1992 au sujet de la Maison de la Sagesse (dans la revue Arabica), bibliothèque et lieu de rencontre de savants au IXe s. à Baghdad. Il me demande mon avis et c'est avec plaisir que je lui réponds car c'est quand même une question trop souvent instrumentalisée au profit d'une grande ouverture (ou non) de l'époque abbasside (et par extension de la civilisation arabo-musulmane) à l'influence grecque.

Saine lecture, le Gutas (1998) dont j'ai parlé tant de fois qui dit à ce propos: En réalité, nous savons peu de choses sur le bayt al hikma ( = maison de la sagesse). Cela est en soi un indice sur le fait que ce n'était pas quelque chose de grandiose ou d'important et, par conséquent, une interprétation minimaliste serait plus en accord avec les documents historiques. Nous sommes à la page 97 de l'édition française et une note nous parle de l'article de M-G Guesdon (1992): le réexamen récent du problème par M. G. Balty-Guesdon (...) offre une discussion raisonnée et méthodique sans toutefois éviter les prétentions excessives; en outre, il laisse totalement échapper le contexte sassanide et ses implications qui seront mentionnées plus loin. (...). L'étude de Balty-Guesdon est gâchée par les inexactitudes dans les références en particulier par l'usage de l'édition du Fihrist ( = Ibn Nadim) la moins classique, l'édition non datée de Beyrouth. Dans sa préface à l'édition de 2005, Gutas renvoie à un article du professeur P.S. van Koningsveld intitulé Greek manuscripts in the early Abassid empire: fiction and facts about their origin, translation and destruction (Bibliotheca Orinetalis, 55, 1998, pp.354-3752) qui selon lui rejoint sa vision critique. Je n'ai pas lu cet article à la différence de celui de M-G Guesdon.

Celui-ci, encore trop excessif aux yeux de Gutas, est particulièrement prudent. L'auteur fait remarquer dès le début : Les indications précises concernant les livres qu'on y trouvait sont rares (p.132). La date de la fondation de cette bibliothèque (830/832), ajoute-t-elle, est plus extrapolée que mentionnée réellement quelque part (p.133-134). A la page 137, l'auteur remarque bien le fait que les commandes de traduction étaient privés (après avoir postulé un point d'impulsion du bayt al hikma, point d'impulsion qui n'existe pas selon Gutas ). M.G. Guesdon explique également qu'il n'y a pas lieu d'associer l'école de traduction de Hunayn et la maison de la sagesse, encore moins de faire de Hunayn le directeur de cette maison de la sagesse ! Elle est prudente lorsqu'elle dit par exemple: le bay al hikma put être (...) le lieu privilégié d'une rencontre entre philosophie et religion (p. 148). Elle relève à la page 149 le flou sur la date de disparition de cette maison de la sagesse et émet in fine l'hypothèse que l'interdiction  de discuter de la création du Coran ait rendu inutile cette bayt al hikma.

Dimitri Gutas de la page  95 à 105 de son livre fait la démonstration assez convaincante que cette maison devait avoir pour rôle d'institutionnaliser les traductions du pehlvi en arabe (Mme Guesdon avait déjà pointé le fait que c'est surtout ce type de traduction qui est mentionné par les textes en notre possession), ce qui correspond à sa thèse de fond, à savoir que la traduction des textes grecs en arabe a pour origine le zoroastrisme et qu'il s'agissait de reconquérir ce qui avait été pillé par Alexandre et transmis sous langue grecque. Il rectifie le texte de Nadim, minimise al Qifti et les autres auteurs trop tardifs ou sujets à caution. Cette thèse minimaliste me semble en l'état des choses assez convaincante, quant à la thèse d'une idéale maison de la sagesse, lieu de traduction gréco-arabe et de discussion, elle semble douteuse. Ce qui ne veut pas dire, contrairement à ce qu'affirment des sites hostiles à l'islam en France, que ce soit un argument contre la civilisation arabo-musulmane médiévale. Il y avait en effet une élite cultivée, à défaut d'une institution. Sur ce coup là, je donne raison à Gouguenheim qui pointe une vision ethnocentriste: nous voulons à tout prix voir une institution là où le monde arabe a fonctionné par cercle.

J'ai lu la réaction de Mme Guesdon (qui a bien le droit de réagir après tout !), laquelle maintient sa thèse, en dépit des publications postérieures (l'article date quand même de 1992). Je ne sais pas si elle a répondu quelque part aux arguments de D. Gutas, je serais curieux de savoir ce qu'elle y répond. Il est curieux cependant qu'elle s'inquiète de l'usage fait par l'auteur de son article (qui confondrait une source et son utilisation abusive ?). De toute façon, une relecture des pages  133 à 135 du livre de Sylvain Gouguenheim ne montre aucune erreur et si l'auteur s'était appuyé sur Gutas, sur ce point là  en particulier, il aurait pu soutenir sa thèse avec plus de force encore.

* Quelques liens à propos du livre de Gouguenheim:

- Une contribution intéressante et  sur le blog de  Bisogna Morire

- Une critique équilibrée  tempère certains éléments en vue d'une réédition.

- Une analyse intéressante sur les blogs qui sont le plus mis en avant- ceux d'extrême-droite. L'auteur souligne avec beaucoup de finesse que celui qui ferait une recherche sur le livre aurait peu de chances d'avoir un avis objectif.

 

P.S: PC en réparation pour le début de la semaine prochaine. Donc si je ne réponds pas tout de suite, ne vous inquiétez pas.

06.05.2008

Dette ou pas dette ? Un faux problème ...

Dans Le Temps (Génève), Alain de Libera répond à une question:

"En définitive, qu'est-ce que l'Europe doit à l'islam?

Elle ne lui doit rien. Un héritage culturel ne réclame pas de don préalable, ni de testateur. La circulation des savoirs se fait par appropriation volontaire. Il y a quelquefois des échanges et des réciprocités. Plus souvent des porosités. Au minimum, des contacts, qui peuvent être conflictuels. La religion ne produit pas la science. Bien heureux quand elle ne l'empêche pas.

Les chrétiens se sont approprié certains savoirs arabes, grâce à des politiques de traduction, comme les musulmans l'avaient fait, entre autres pour les savoirs grecs, en Orient. Cela dit, il faut garder la mémoire de ce que l'on a acquis: où, quand, comment, par quels intermédiaires."

La réponse est intéressante car après tout on s'est insurgé bien  vite contre l'idée qu'il n'y aurait pas de dette de l'Occident chrétien à l'égard du monde arabo-musulman. Si l'on réfléchit, même rapidement, la notion de dette est morale et n'a rien à voir avec la recherche de type scientifique. Elle suppose une idéologie douteuse (dans un sens comme dans l'autre)  selon laquelle on devrait rendre (ou pas) aujourd'hui (?!) quelque chose au monde arabo-musulman. Or, me semble-t-il, si l'on devait aider (ou non) les pays arabes, ce serait pour de toutes autres raisons que celles d'un passé plus ou moins mystifié selon les besoins de la cause. Donc, pour en finir, avec ce faux problème, débarrassons-nous de cette idée de dette qui n'a rien de scientifique.

P.S: je vous prépare quelques articles sur le domaine mais cela me demande un peu de temps.  Je vous fais patienter mais vous verrez, cela en vaut la peine.

03.05.2008

Mise à jour des liens à propos du livre de Gouguenheim

* Mathieu me signale que Rue 89 a fait un article intitulé Baston chez les médiévistes autour de l'apport de l'islam. Lire les commentaires (là et ailleurs: sur le blog d'Assouline ou certains forums) ne manquent pas de piquant. Mais on trouve quand même quelques personnes de bon sens vu qu'un commentateur sur Rue 89 dit (je me permets de le citer in extenso):

Quelques remarques sur la rhétorique de la critique:
1/Parmi les journalistes et le public qui prend part à la polémique, je serais curieux de savoir:
qui a lu Aristote dans le texte/en traduction, qui lit le grec ancien, qui est médiéviste, qui lit l'arabe classique et a lu les érudits arabes, qui lit le latin médiéval, qui est diplômé d'histoire, qui est au fait de l'évolution de la recherche historique, etc etc...
Sans doute, très très peu.
2/Parmi les spécialistes eux-mêmes, la spécialisation est telle, si pointue, qu'entre l'orientaliste, le médiéviste, le spécialiste de Byzance, etc., les uns ne connaissent pas forcément les travaux des autres, ni l'état de la recherche dans leurs domaines respectifs. On peut en déduire que le journaliste, quelle que soit sa culture générale, encore moins.
3/L'argument du chaudron (je ne t'ai pas volé le chaudron que tu m'as prêté, d'ailleurs il était cassé):
on reproche à un auteur d'affirmer des choses avérées depuis longtemps, archi connues, donc d'enfoncer des portes ouvertes...puis on ajoute que "d'ailleurs" c'est faux.
4/ S'abstenir, par honnêteté intellectuelle minimale, de la reductio ad Hitlerum.
Conclusion : prudence, si l'on ne maîtrise pas un minimum un sujet dans ses différentes facettes.

Je trouve le 1 et surtout le 2 très pertinent: en ce qui me concerne c'est une énorme tâche que d'essayer (je dis bien essayer), après d'autres bien plus brillants et érudits que moi, de comprendre quelque chose à cette histoire de translatio du monde hellénistique au monde arabe. Cela demande de maîtriser tout le monde grec, tout le monde arabe (philosophie, histoire, mode de pensée, religion ...etc.), c'est déjà en soi énorme et on n'est pas à l'abri de dire une bétise. Par exemple, je peux soutenir que les arabes n'ont connu Platon que via les abrégés de Galien (un seul nous est parvenu en arabe), mais que dirais-je si un jour on exhume d'une bibliothèque privée ou mal inventoriée une traduction approchante de certains dialogues de Platon ? Je suis contraint de me limiter au seul domaine grec/arabe parce que c'est déjà immense. Bien sûr j'ai des connaissances sur d'autres auteurs de l'époque médiévale en occident mais pas si approfondis.

*Télérama publie un troisième article intitulé Grecs et arabes: déjà d'antiques complicités de Youssef Seddik qui n'est pas favorable au livre (mais lisez-le par vous-mêmes pour vous faire une idée plus précise).

* A signaler sur Fabula un rappel de quelques liens et surtout un fichier *pdf qui regroupe différents articles dont celui envoyé au Monde par Bellosta: Prendre de vieilles lunes pour des étoiles nouvelles, ou comment refaire aujourd'hui l'histoire des savoirs.

Dans les jours qui viennent, je ferais de temps en temps si nécessaire une mise à jour des liens. Et en ce qui me concerne, j'essaierais de faire quelques billets pour mieux expliquer ce mouvement gréco-arabe. Je l'avais déjà fait sur Shahrastani et Thalès mais quand je vois les bêtises écrites à droite et à gauche, je me dis que quelques billets de vulgarisation (au sens noble et en restant précis) ne seront pas inutiles. Merci à ceux qui passent par ici et n'hésitez pas à laisser vos commentaires et questions si nécessaires, je vous répondrai dès que j'en ai le temps.

 

30.04.2008

Des liens pour "l'affaire" de ces derniers jours

On trouvera sur ce forum, à cette adresse une reprise d'à peu près tous les textes conséquents à propos du livre de Gouguenheim.

Dans Libération, trois articles:

* la fameuse pétition de 56 chercheurs en histoire et philosophe du Moyen âge (j'ai acheté le journal mais la liste était incomplète et renvoyait au site).

* Un article d'Eric Aeschimann intitulé Aristote, un détour arabe contesté qui fait une synthèse de cette "affaire".

* Un article de Jean-Yves Grenier (absent de l'édition papier et uniquement disponible en ligne) intitulé “Aristote au Mont-Saint-Michel", savant et ambiguë qui est le premier article sérieusement argumenté que je lis sur la question.

* Un émission de France Culture, la Fabrique de l'histoire a analysé un moment cette affaire.

* Sur un blog, celui d'Ivan Rioufol, on peut lire un billet intitulé La "faute" de l'historien incorrect

* Ajout: à noter une synthèse sur le blog Philotropes 

Voici grosso modo ce que j'ai vu de substantiel sur la toile. Si vous voyez d'autres liens, n'hésitez  pas à me les indiquer.

29.04.2008

Sylvain Gouguenheim "Aristote au mont Saint-Michel" (2)

Je vous livre donc comme promis la suite de mes notes de lecture, ce qui me permet de mettre un point final  à mes impressions sur cet ouvrage.

* p.15: l'auteur cite B. Lewis qui remarque  que l'hellénisme connu en terre d'islam est plutôt l'hellénisme tardif et non celui de la période classique (celle de Platon et Aristote pour faire vite). C'est exact et les dernières études sur Simplicius (je pense par exemple aux rapprochements faits par P. Vallat dans son ouvrage paru chez Vrin, recensé ici même entre l'école d'Alexandrie et Farabi) ont clairement montré l'impact qu'a eu l'école d'Alexandrie sur l'appréciation du savoir grec.  D'ailleurs, ceci explique pourquoi nous avons en arabe des textes d'Alexandre d'Aphrodise (cf. le Traité de la providence dont on trouvera une traduction chez Verdier par P. Thillet), de Thémistius (la Paraphrase du livre lambda de la Métaphysique d'Aristote, traduit de l'hébreu et de l'arabe par Brague chez Vrin), ...etc.  Nombreux sont les signes que les arabes ont connu la philosophie grecque via la période hellénistique, par exemple l'idée que Platon et Aristote sont en harmonie (cf. le texte de Farabi par exemple) n'est apparue selon toute vraisemblance qu'à partir de Porphyre et mis à part Razi a été acceptée par les arabes. C'est un point important car quand on dit "les arabes ont connu les grecs", on est loin de s'imaginer les filtres par lesquels ils sont passés. Un autre exemple (trouvé chez Sezgin): vu qu'on connaissait Platon via Galien, on a attribué un traité de cautérisation à Platon (vu que Socrate était confondu avec Hippocrate - Suqrat/Buqrat- c'était d'une logique implacable !). Pour en revenir à Gouguenheim, il est exact de parler d'approximation même si selon les auteurs (Aristote, Platon, Galien ...) elle varie (rappelons que l'on s'aide de la traduction arabe de certains traités d'Aristote - De la génération et de la corruption par exemple, voyez l'édition en Budé de Marwan Rashed de ce texte - pour corriger le texte grec) et bien entendu, il n'est pas toujours évident de faire la part entre la reprise inexacte d'une donnée grecque et la réinterprétation créatrice. Au fond, la reprise des grecs par les arabes, dans le domaine philosophique, c'est une belle approximation et je trouve l'auteur un peu dur   quand il dit que la falsafa n'a pas apporté de mutation substantielle  (comme en Europe avec Descartes p.147).

* p.101: l'auteur dit: l'Orient musulman doit presque tout à l'orient chrétien. Et c'est cette dette que l'on passe le plus souvent sous silence de nos jours, tant dans le monde occidental que dans le monde musulman. Je l'ai déjà dit mais c'est peut-être le grand public qui ignore cela (le rôle des chrétiens syriaques) mais sans doute pas les personnes qui se sont intéressées à la question. Sinon, là, je trouve un peu incohérent de dire que nous n'avons pas de dette à l'égard des arabes puis de dire que l'orient musulman en aurait une à l'égard de l'orient chrétien. Les traductions, on le sait, émanaient de commandes privées et c'était dans l'intérêt des chrétiens de faire durer ce gagne pain. Tout ce que rappelle l'auteur à cet égard est exact, même l'anecdote des traductions plus ou moins bâclées selon le destinataire. Cependant n'oublions pas que les traducteurs se faisaient payer, encourageaient peut-être par là l'inutilité pour une élite d'apprendre le grec (vu qu'ils s'en chargeaient). La notion de dette, je suis d'accord pour la retirer côté arabe-occident chrétien (si le terme est trop surchargé) mais pourquoi refuser la réciprocité ?

*p.129-130: la question de savoir qui a brûlé les bibliothèques d'Alexandrie et consort m' a toujours paru limité faute de sources crédibles. Je ne reproche pas à Gouguenheim d'en avoir parlé et même il est tout à fait possible que, comme il l'évqoue, on ait commencé par brûler avant de se rendre de la bêtise que l'on faisait.  Dans tous les cas, c'était des guerriers parfois loin de la base qui agissaient, cela ne nous éclairera pas beacoup sur le rapport d'une civilisation entière  face à la conservation des livres (ce que l'auteur se garde bien de dire d'ailleurs)

*p.139 à142: l'auteur discute du terme raison, distinguant une rationalité grecque d'une rationalité coranique (Ce que l'Europe appelle raison est une faculté assujettie au caractère divin au caractère divin du Coran p.165). Je n'ai pas grand chose à dire ici car je me méfie quand on applique le terme raison à l'époque grecque ou médiévale. L'auteur a raison (sans jeu de mot) de rappeler la limitation du tafsir (commentaire exotérique du coran pour faire vite), la fermeture de l'ijtihad (liberté de réflexion dans le domaine juridique), il rappelle aussi à juste titre la très intéressante étude de D. Urvoy sur le statut limité des "penseurs libres" en terre d'islam. Tous ces faits sont rigoureusement exacts et sont là pour nous inviter à la prudence quand on se prononce sur l'exercice de l'entendement dans le monde arabo-musulman. Il reste que la conclusion (p. 173-177 où l'auteur  réserve - avec des nuances et des précautions, il précise que la raison est universelle - un traitement de faveur à l'Europe en contestant au passage la réflexion de Detienne) selon laquelle l'Europe aurait vraiment hérité de la rationnalité grecque et pas le monde arabo-musulman me laisse dubitatif pour la seule raison que la trinité logos/ratio/'aql (à supposer qu'on prenne les trois bons mots) est loin de correspondre à ce que le 17ème siècle établira comme la raison universelle qui se trouve en tout homme d'après Malebranche (et derrière Descartes). Au fond, je ne fais qu'appliquer la leçon de l'auteur, à savoir me méfier des termes. Appliquer le terme de raison unilatéralement du 5ème siècle à aujourd'hui est une chose périlleuse à laquelle je ne me risquerais pas. Quant au passage suivant, il me laisse là aussi sceptique (au sens propre):  "le recours à la logique implique formalisation de l'argumentation et du raisonnement, nullement rationalise", ces mots d'A. Guerreau-Jalabert, appliqués à l'Occident médiéval des 12ème-13ème siècles, valent aussi pour l'Islam des abbassides. Je suis d'accord pour reconnaître un enracinement du raisonnement dans le fiqh (jurisprudence), je trouve même que c'est une voie qui n'a pas été assez inexploré et qui mériterait de l'être davantage mais de là  à régler la question du rationalisme, c'est trop peu.

* p. 148: Gouguenheim, bien informé sur al Farabi dit qu'il est le plus audacieux dans le rapport philosophie/révélation. Il conclut qu'il accorde au prophète le rang le plus achevé de l'humanité, s'appuyant, je suppose (pas de renvoi explicite à un ouvrage de Farabi), au texte connu sous le nom d'Opinions des habitants de la cité idéale. On soupçonne quand même Farabi d'avoir caché sa véritable pensée et Farabi souligne plusieurs fois l'antériorité chronologique de la philosophie sur la religion. Farabi semble avoir été en définitive quand même bien audacieux tout en se protégeant dans ses écrits.

* Les derniers chapitres intitulés Problèmes de civilisation et Le soleil d'Apollon illumine sur l'Occident (référence ironique  au livre de Hunke) sont bien entendus ceux qui me posent le plus de problèmes car ils proposent une philosophie du rapport entre les civilisations assez discutables. Cela tient au fait, je pense, que ce type de réflexion mériterait d'être étayée par des matériaux plus nombreux aussi bien côté latin que côté arabe. Dans le cadre d'un essai aussi bref (comparé aux sommes qu'on peut rencontrer dans le monde universitaire avec des notes de bas de page affolant), difficile d'aller bien loin.

 CONCLUSION

Je conclus tout ceci en rappelant que je ne m'intéresse qu'à la partie arabe, l'autre, je la laisse à plus compétent que moi. Je n'ai pas d'intérêt religieux, universitaire ou autre à régler; habitant Lille, je n'ai pas d'intérêt politique (je suis loin des sphères politiques !) ou éditorial (je ne suis pour l'instant publié par personne). J'ai lu ce livre avec impartialité cherchant si effectivement il y avait matière à crier au scandale (partie arabe s'entend) et honnêtement, non, ce qui est rapporté est pour moi une synthèse de ce qu'on a pu dire ces derniers temps à droite ou à gauche, chez Brague, Urvoy ou d'autres. Ces matériaux, l'auteur les a mis à contribution d'une réflexion sans doute discutable avec laquelle je ne suis pas forcément d'accord   mais ce n'est pas la première fois que l'on publierait ce genre de choses en France (faisons un pari: on doit trouver des ouvrages de ce type en moins exact et moins substantiel, à commencer les vulgates - pour prendre un mot à la mode - destinés aux étudiants en histoire). Assez curieusement, le livre de Gutas qui démystifiait le bayt al hikma n'a pas fait scandale, Au moyen du moyen-âge de Brague n'a pas fait un tel bruit, l'édition en poche du livre de Dominique Urvoy Les penseurs libres dans l'islam classique n'a pas été l'objet d'un quelconque anathème. Pourquoi celui-là ? Sans doute Assouline a-t-il raison quand il sous-entend que c'est une simple question d'intrigue éditoriale ! Toujours est-il que, dernier évènement en date, Télérama publie une pétition de l'ENS-LSH de Lyon qui s'ajoute à trois articles du Monde, un du Figaro (en attente d'autres: Libération ?), deux articles de Télérama (dont un de Libera). L'un des deux articles de Télérama (et je l'ai lu dans d'autres endroits) laisse sous-entendre que le livre n'aurait pas dû paraître  dans une collection si prestigieuse (donc en clair, chez un obscur éditeur, personne ne se serait donné la peine d' aller lui chercher des poux). Je vais finir par croire que c'est plus cela le problème qu'une supposée proximité avec l'extrême-droite ou une idéologie douteuse (et méfions-nous d'employer à tort et à travers l'accusation d'islamophobie, ceci dit dans le plus grand respect de cette religion)

Ce qui est certain, c'est que pour moi, vu de ma capitale des Flandres,  tout cela est un peu vain car quand la tempête se sera calmée, qui se souciera de financer davantage de projets de recherche pour y voir un peu plus clair dans ces histoires gréco-arabes ? Créera-t-on à Lille III un poste de philosophie de langue arabe (remarquez l'intitulé très large) pour enseignant chercheur ? Soutiendra-t-on les rares qui financent sur leur fond propre (je ne parle pas des quelques uns qui en vivent, vous l'aurez compris) un travail un peu ingrat sur des textes non traduits et qui cherchent à établir les faits objectivement ? Il y a peu de chances ...

 

28.04.2008

En attendant la suite de mon compte rendu

Je publie bientôt la suite de mes notes de lecture. Vous pouvez lire deux articles de Télérama sur la question:

* le fameux texte d'Alain de Libera

* Un autre qui porte le titre pas très original de  Polémique autour d'une essai sur l'Europe 

* Byzance me signale un article de l'International Tribune : Europe's debt to Islam given a skeptical look.

Autant de pièces à verser au dossier. J'y reviendrai.

27.04.2008

Sylvain Gouguenheim "Aristote au mont Saint-Michel" (1)

 AVIS GENERAL

675748588.2.jpgBon, donc, voilà, j'ai lu le livre et autant le dire d'emblée, il y a plus là une  réflexion (à laquelle on adhère ou qu'on conteste) sur la transmission du savoir grec  au monde arabe et occidental qu'un pamphlet contre le monde arabe et musulman. De ce point de vue, les deux recensions faites par Le Monde et Le Figaro  ont fait perdre des nuances à l'ouvrage et semé la confusion dans  les esprits. A ce titre, je ne retire rien de ce que j'ai dit précédemment (vu que je m'exprimais par rapport aux deux recensions et non au livre) même si je vais apporter des nuances à présent que j'ai lu le livre. Je m'excuse d'avance mais, faute de temps, je publie en deux parties mon compte-rendu.

L'auteur pose une question simple: peut-on dire que l'occident a une dette envers le monde arabe ? Le terme dette est-il le bon ? Je cite: On ne voit donc pas que l'Islam ait proposé son savoir aux Occidentaux, ni qu'il ait envoyé ses mathématiciens ou ses oulémas dispenser la science aux infidèles. En somme, ce que l'Occident a découvert, il est allé le chercher directement (p.183). Cela me semble du bon sens. Continuons, toujours à la même page: Que l'Islam ait conservé, grâce aux chrétiens syriaques (...) une grande partie du savoir grec est indiscutable. Que l'Occident en ait bénéficié est exact, même si ce ne fut pas l'unique canal par lequel il redécouvrit ce savoir. Mais que les musulmans aient volontairement retransmis ce savoir antique est une vue de l'esprit. Au fond, il faut comprendre ce livre comme une sorte de garde fou: il nous dit à quel point des termes comme "transmission", "dette", "rationalisme" sont trompeurs et induisent des représentations trompeuses: un bas moyen âge fort obscur en Occident face à  un monde arabe lumineux. Cette représentation étant ôtée, on pourra commencer à travailler. L'auteur donne donc plus un cadre, fixe des limites, certaines ayant déjà été pointées par des chercheurs, qu'un avis définitif sur la civilisation occidentale et arabe à l'époque médiévale.

L'erreur vient de ce qu'on pense que si l'on dit que l'on ne doit rien aux arabes, alors, on leur retire toute valeur. Là est me semble-t-il le noeud du probléme. Les recensions du Monde et du Figaro en claironnant fièrement: on ne doit rien aux arabes, ont quelque peu accentué cette erreur. Le Monde cite Alain de Libera qui dit : Je croyais naïvement qu'en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d'arts ou de savoirs (...), nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Farabi pour les Arabes, le "grand héritage humain". C'était oublier l'Europe aux anciens parapets. (...). Cette Europe-là n'est pas la mienne". Rien n'interdit aujourd'hui de poursuivre cette noble quête, au contraire et rien n'interdit de dire qu'il y avait dans le passé des prémisses, par contre, pourquoi plaquer ce noble idéal sur le passé si ce dernier n'y correspond pas ? Dans le même article (Polémique sur les racines de l'Europe) Le Monde dit avoir reçu un texte (non publié intégralement comme le relève certains abonnés dans leur réactions!) qui dit: il n'est aucun philosophe ou historien des sciences sérieux pour affirmer que "l'Europe doit ses savoirs à l'islam" ; la science en tant que telle se développe selon ses voies propres et ne doit pas plus à l'islam qu'au christianisme, au judaïsme ou à toute autre religion. En revanche, l'idée que l'Europe ne doit rien au monde arabe (ou arabo-islamique) et que la science moderne est héritière directe et unique de la science et de la philosophie grecques n'est pas nouvelle. Elle constitue même le lieu commun de la majorité des penseurs du XIXe siècle et du début du XXe siècle, tant philosophes qu'historiens des sciences, dont le compte rendu du Monde reprend tous les poncifs. Donc, comme je le disais plus haut, il est curieux que tout d'un coup aujourd'hui, on en vienne à s'inquiéter. Je n'ai lu nulle part dans ce livre qu'al Farabi ou Averroès avaient démérité face au savoir grec. Gouguenheim ne s'exprime pas sur la valeur de la "digestion" du savoir grec par les arabes, il rappelle juste ses limites. Quand il dit qu'il ne faut pas s'imaginer une culture entière imprégnée d'hellénisme, c'est encore une fois du bon sens. On ne peut lui donner tort quand il souligne que le Coran ou le fiqh absorbait davantage les esprits que l'étude d'Aristote. La philosophie est restée une activité soit solitaire soit limitée à des cercles (Gouguenheim n'évoque pas et c'est dommage le cercle d'Al Kindi, de Sijistani ...etc.) mais en aucun cas une institution.

NOTES DE LECTURE

Au risque de me répéter, je ne m'occuperai ici que de la partie arabe puisque c'est le domaine où j'ai des connaissances et je l'espère des compétences (si certains d'entre vous avaient des doutes sur ce point, qu'ils m'adressent un email - vous le trouverez en cliquant sur "à propos" juste en dessous du chien - le fameux spitz japonais, je vous répondrai dès que j'aurai le temps). Je vous livre dans le désordre quelques réflexions au fil de ma lecture.

*Si l'article du journal Le Monde a pointé la référence à Marchand en bibliographie, , il faut savoir que l'auteur s'appuie sur D. Urvoy, Brague,  Van Ess, Th. d'Alverny (entre autres) qui sont quand même dans le domaine gréco-arabe (et l'époque médiévale de façon plus large) bien connus et qui ont étudié les textes en arabe. Un simple coup d'oeil aux notes permet de se rendre compte que contrairement à ce qu'insinue l'article du Monde (Une démonstration suspecte) René Marchand n'est pas "régulièrement cité", c'est plutôt Dominique d'Urvoy !!! Je trouve l'accusation quelque peu étrange d'autant plus que ce n'est pas l'ouvrage de Marchand qui est incriminé par l'article mais le fait qu'il soit en contact avec un site "islamovigilant". Drôle d'argument ! L'article aurait pu au moins dire que l'ouvrage était inexact, mal documenté ou que sais-je (je ne l'ai pas lu en ce qui me concerne, donc je n'en sais pas plus  mais c'est ce que je m'attendrais à lire quand on critique une référence) mais non, on dit juste qu'il est en contact avec ce site. On atteint un sommet lorsque l'article dit : les fréquentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses. Elles n'ont pas leur place dans un ouvrage prétendument sérieux, dans les collections d'une grande maison d'édition. Pourquoi ne pas demander tant qu'on y est le renvoi de la personne qui a décidé de la publication du livre au Seuil ??? Je trouve que c'est aller un peu trop loin, là. Et si je puis me permettre une analogie: assez curieusement quand paraissent des livres sur le Jésus historique, sur un Jésus démystifié, il ne vient à l'idée de personne de faire un tel procès ou de crier au scandale. 

 *Ce qu'on pourrait regretter, c'est que l'auteur semble de toute évidence ne pas connaître l'arabe ni être familier avec l'ensemble du corpus de la falsafa dans le détail. Je dis regretter et non reprocher car il n'est interdit à personne de réfléchir sur des sources disponibles dès l'instant où on en fait un usage exact, ce que l'auteur fait. Par exemple, le fait que le terme 'ilm ne corresponde pas au terme savoir (p.138) mais à la "science" coranique a été dit depuis un bon moment par Brague ou Urvoy. Cela ne devrait d'ailleurs étonner personne, quand un homme de l'époque médiévale dit "savoir", Dieu n'est jamais loin ! Cependant, il y a quelques légères inexactitudes ça et là qui ne changent pas grand chose à l'affaire mais méritent d'être signalées Par exemple, à la page 97, l'auteur dit qu'Hunayn ibn Ishaq aurait traduit Les Lois, le Timée et La République.Le cas est malheureusement plus compliqué, il y a de fortes chances que l'on ait traduit des paraphrases de Platon par Galien et non Platon lui-même. Nous disposons toujours en arabe de l'abrégé de La République par Galien, texte que l'on trouve en arabe et dans une traduction latine (faite au 20ème siècle, curieusement, personne ne s'est donné la peine de le traduire en anglais ou français, le père Festugière a même fait quelques remarques sur le texte en se basant sur le texte latin). Mais bon, on peut faire quand même grâce à l'auteur de ce point mineur.Une erreur dont on peut par contre blanchir l'auteur, contrairement à ce qu'affirmait l'auteur de la recension dans Le Figaro, jamais Gouguenheim n'affirme que La Métaphysique d'Aristote n'a pas été traduit en arabe - au contraire. Ce point est réglé. Quant aux Politiques d'Aristote, jusqu'à preuve du contraire, l'ouvrage n'a pas été traduit. Ceci étant dit, je trouve que l'auteur passe trop sous silence le rôle joué par La République de Platon (sous sa forme abrégée). Ce n'est pas par hasard qu'Averroès ou al Farabi s'y réfèrent, Platon offre la politique la plus proche du monde arabe. En ce sens l'auteur n'a pas tort de soupçonner que l'ouvrage n'a pas été traduit car ils ne correspondaient pas aux attentes des arabes (se pose aussi le problème de compréhension des institutions grecques, quand on lit Ibn nadim et de nombreux auteurs, on voit qu'ils ont du mal à comprendre le système politique grec !)

*A propos d'Ibn Nadim, Gouguenheim dit: "quel crédit accorder à l'auteur, libraire de profession et amoureux des livres dont le texte est postérieur de plus de cent cinquante ans aux faits relatés ? (P. 133) L'auteur fait bien entendu allusion au songe du calife (qui aurait vu Aristote) d'où dériverait la mythique bayt al hikma (maison de la sagesse). Or justement, Ibn Nadim est une preuve que cette maison n'était pas publique ni rien de ce que la propagande abbasside a laissé sous-entendre vu que sauf erreur de ma part, je ne me rappelle pas qu'ibn Nadim dise quelque part: j'ai été consulter tel livre à la maison de la sagesse. En ce qui concerne le "catalogue" d'ibn Nadim, on sait ou soupçonne qu'il est fautif par endroits mais il reste parfois notre seule référence. Je consacrerai un billet un de ces quatre à ce fameux Fihrsitd'ibn Nadim. Je me répète mais il est vraiment dommage que l'auteur n'ait pas pensé à citer Gutas qui partage le même scepticisme sur cette "maison de la sagesse".

*L'article du Monde dit : Si l'on suit Sylvain Gouguenheim, la civilisation islamique se serait avérée incapable d'assimiler l'héritage grec ou d'accepter Aristote, faute de pouvoir accéder aux textes sans les traductions des chrétiens d'Orient, faute de pouvoir subordonner la révélation à la raison. Je n'ai pas lu cela (je parle surtout du début de la phrase comme vous allez le comprenre) ! L'auteur explique bien que les arabes ne voulaient pas lire Aristote en grec mais en arabe car c'est la langue sacrée (ce qui est donc bien différent d'une incapacité) et je ne pense pas que le but des arabes était d'assimiler ou d'accepter Aristote. Je suis presque d'accord avec Gouguenheim quand il dit que les musulmans puis les chrétiens (ceux d'Occident)  ont pris ce qui les intéressait. Je ne vois pas les choses autrement: les hommes fonctionnent quand même à l'intérêt ! Pourquoi les arabes se seraient-ils intéressé aux grecs sinon ? Je dis presque d'accord car je suis très loin de suivre l'auteur par contre quand il dit: Ni la littérature ni la tragédie ou la philosophie grecque n'ont investi  la culture musulmane. Seule la logique y a trouvé sa place au sein de milieux fort variés, et avec quelques restrictions.  Je ne suis guère étonné que la recension du Figaro ait pointé cette phrase que je trouve être un raccourci un peu simpliste. D'accord éventuellement pour la littérature (avec des restrictions que j'ai énoncées dans un billet précédent) mais pas pour la philosophie.  Si l'on a bien noté une nette préférence pour la logique (chez al Farabi par exemple), tout ne se réduit pas à la logique chez lui. Et l'auteur aurait été plus prudent d'écrire comme il l'écrivait ailleurs sous bénéfice d'inventaire. Tant qu'on est dans la critique, ajoutons d'ailleurs qu'il est un peu regrettable que ce soit toujours les mêmes noms qui reviennent. Certes, al Farabi et Averroès sont au dessus du lot si je puis m'exprimer ainsi mais je regrette vraiment de ne pas voir le nom d'Al 'Amiri (j'en parlais récemment) ou encore chez les syriaques pas un mot de Yahya ibn 'Adi qui nous a laissé un traité d'éthique (akhlaq) dont il existe une traduction française et qu'on crédite de plusieurs traductions. C'est une litanie un peu énervante chez moi mais sans avoir besoin de faire une liste, il faut reconnaître que dans le domaine gréco-arabe, il y a beaucoup de textes à étudier et traduire. Il y en a même à l'état de manuscrits qui ne sont même pas édités en arabe. On est loin de tout savoir. Soyons quand même prudent et n'oublions pas de dire: en l'état de nos connaissances.

Je m'arrête là pour aujourd'hui et je vous livre la deuxième et dernière partie de mes notes de lecture - pour ceux que cela intéresse - d'ici quelques jours.

 

26.04.2008

Livre de Gouguenheim trouvé !

Une note en vitesse pour vous dire que j'ai trouvé le livre de Sylvain Gouguenheim, le fameux Aristote au Monde Saint-Michel (le vendeur m'a dit que c'était un livre qui faisait parler de lui - sans blague !!!) ce qui va me permettre de commenter le deuxième article du Monde et de vous parler de la partie "arabe" (celle sur laquelle je suis compétent, je laisse à d'autres le soin de s'exprimer sur la partie "chrétienne") du livre. La bibliographie sélective (notez bien que l'auteur nous fait grâce dans son édition de la biblio de type universitaire) ne me semble nullement orientée, si le nom de Marchand apparaît ce n'est qu'une référence parmi d'autres, reconnues dans le monde universitaire. Quant à certaines idées défendues, un parcours rapide me permet d'ores et déjà de dire qu'il n'y a là pas tant de choses nouvelles vu que sur bien des points (la maison de la sagesse, la minorité de la falsafa), l'auteur reprend en grande parties des thèses que l'on peut lire ailleurs (on peut regretter l'absence de Gutas dans la bibliographie mais celle-ci après tout est sélective). Si polémique il y a, c'est par ignorance de ce que la recherche a établi patiemment depuis ces dernières années. Quant à servir d'argument pour défendre ou contrer l'islam en France, c'est un tout autre problème ... Je vous en parle plus longuement d'ici quelques jours (le temps de lire de façon détaillée et d'y répondre).

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