29.09.2007

En toute modestie

Évidemment, je ne pouvais rater la célèbre anthologie du cafard cosmique. Vous trouverez à cette adresse la nouvelle que j'ai écrite avec première phrase imposée: C'était l'odeur qui vous frappait en premier. C'est celle qui s'appelle Combustion spontanée (Vince59). Avec le recul et comme me l'a fait remarqué quelqu'un du forum du cafard cosmique, on peut trouver que la vision du futur proposée est sommaire - voire un peu problématique (vu que les journaux et les bandes vidéos y existent toujours). Mais bon, c'était amusant de se plier à l'exercice - même si le résultat n'est pas forcément d'une transcendance absolue !

12.08.2007

Un jour, c'est promis ...


 Un jour, c’est promis, les songes auront leur évidence. Le ciel  aura ses crues tout comme le Nil. On ne sera pas étonné d’ouvrir les yeux et de se retrouver dans un lieu dont on ignorait l’existence. Et si cela on ne peut l’assumer, il suffira de fermer à nouveau les yeux et de les rouvrir.



 


Sanaa. Le primordial redoublé. Là où on ne dit pas à chaque chose sa place mais – son étage. A chaque chose sa proximité avec le ciel. Pour seule vérité, la verticalité, le vertige. Et en un mot trois commencements. A la croisée des lettres, il faudra oser s’engager sur un chemin.




 


L’aura de l’âme. C’est si douloureux d’être une aurore pour les autres et jamais pour soi-même, d’avoir cette obscure grâce de rendre manifeste le lever de la lumière. Un jour, c’est promis, nous aurons les yeux pour voir la lumière qui se lève dans la lumière elle-même.



 


En attendant, quelle amertume : le feu, on nous l’a donné mais on l’avait volé. Alors, à présent, il faut sans cesse le restituer. Prométhée fut le premier supplicié, non le dernier. Nous sommes tous attachés au roc, défiant de nos liens l’aigle vengeur.



 


Un jour, c’est promis, nous cesserons de comprendre nos vies à la lumière des mythes. Nous serons des mythes pour d’autres vies. On ne sera pas étonné d’apprendre l’histoire de cet homme qui ne s’est pas brûlé les ailes en voulant atteindre le ciel.


 




On ne dira plus : « J’ai un train à prendre » mais « J’ai un songe à prendre ». On sera un peu contrarié car dehors il pleure et on n’a rien pris pour se protéger de l’amertume. Une fois de plus, on rentrera tout salé.



 


Et on rentrera quand même. Amertume ou pas, rien n’y changera. Tout le monde veut rentrer quelque part. Nous avons tous une destination, peut-être même un destin. Nous ne sommes pas d’ici mais d’ailleurs. Ce n’est pas le sel de la vie qui changera cette vérité.

 



Lui, il ne veut pas rater son songe car il ne l’attendra pas c’est certain ! Le prochain, de toute façon, ce n’est pas un direct, il y a une correspondance, peut-être deux voire même plus. Une fois qu’on est embarqué, on ne sait pas, on ne sait plus, personne n’est là pour nous renseigner.




 


Un jour, c’est promis, on n’aura plus besoin de courir après des songes, ce seront eux qui apprendront à nous rattraper. Et on n’aura plus à demander les horaires d’une destination que l’on ignore.  Dès le début, on saura. La seule surprise, ce  sera le voyage lui-même.



 


Il ne se rappelle plus c’était quand au juste mais il lui avait dit de patienter, qu’il serait à lui juste dans un tout petit instant. Une fois qu’il en aurait terminé avec l’autre personne, il répondrait enfin à sa question. Qu’il attende un petit peu et ce serait bon.


 


Lui, il est resté au bout du fil un bon moment et il a attendu, attendu. Pas jusqu’au bout cependant. Quand il a enfin compris, il s’est décidé à marcher tout seul sur le fil au risque de tomber. Et c’est périlleux ! Les voix et les mots traversent les fils sans prévenir, tout d’un coup, et ils les font trembler. Mais lui, il n’a pas peur, il n’a qu’une idée en tête: arriver tout au bout pour le rejoindre.



 


L’autre, gêné par sa venue, aura l’affront de lui dire que ce n’est pas le moment, qu’il n’est pas prêt, qu’il vaut mieux attendre. Ou encore qu’il est trop tard, qu’à présent il connaît quelqu’un, que c’est du sérieux. Dans un sens comme dans l’autre, cela reviendra au même.



 


Et peut-être qu’il pleurera en entendant cela, attendrissant la parque qui coupe les fils de la vie. Tout au bout, ce n’était pas le début du songe, c’était toujours et encore l’amertume, les pleurs, l’immense océan où se jettent toutes les peines du monde. Tout au bout, c’était un faux départ.

 

Un jour c’est promis, on ne s’entendra plus dire : « il n’est pas temps ». Tout ceux que nous rencontrerons nous diront : « le temps, c’est toi ; alors pourquoi te dirais-je de partir puisque avec toi le temps s’en irait aussi ?  ».


Un jour, c’est promis, on ne s’endormira plus avec un goût de lèvres absentes. L’absence, en personne, touchée de notre peine viendra nous offrir ses lèvres. Et le marchand de sable figera ce baiser dans un rêve qui partira loin,  très loin, sur un quai, vers une destination inconnue, pour quelqu’un que nous ne connaissons pas, que nous  ne connaîtrons peut-être jamais. Notre peine sera un voyage pour quelqu’un d’autre, une âme elle aussi en peine à l’autre bout de la Terre.



 


Un jour, c’est promis, on ne s’endormira plus au bord des larmes, le cœur serré en pensant aux bras qui ne nous prennent pas.  Nous aurons autour de nous les anges qui ont perdu leurs ailes et qui, eux, comprendront ce que c’est que de ressentir cela.  Ils nous empêcheront de nous noyer dans les sentiments et le soir, sur le point de nous endormir, nous sentirons un souffle frais sur le front. On rêvera de la Turquie et d’un homme brun souriant qui nous tend ses bras sans même nous connaître.



 


La rencontre des pleurs et de la lumière fera naître un arc-en-ciel qui partira chevaucher les montagnes et les océans. On dit que tout en bas de l’arc-en-ciel ou tout au bout, c’est selon, il y a un trésor. Il faut juste être assez rapide pour dépasser la course folle des couleurs.



 


Un jour, c’est promis, on comprendra que le seul vrai trésor, c’est l’arc-en-ciel lui-même . Au moment où il s’évanouit dans l’air, il laisse ses couleurs derrière lui pour prendre l’habit du monde. Et après plus personne ne sait le voir.



 


Un jour, c’est promis, je prendrai mon courage à deux mains et j’emprunterai le chemin de l’arc-en-ciel pour venir te rencontrer. Mes couleurs se confondront avec celles de l’arc-en-ciel et c’est tout juste si tu arriveras à me voir. Il faudra que je me dépêche car, bientôt, l’arc-en-ciel va disparaître et toi aussi et moi aussi.



 


Un jour, c’est promis nous finirons par nous rencontrer. Il te suffira de fermer les yeux et de les ouvrir : je serai là, face à toi. Je te ferai prendre un songe qui t’emmènera encore plus loin que tu ne l’espérais. Tu verras, il y a des promesses qui finissent par se réaliser.



 


Un jour, c’est promis, il n’y aura même plus besoin de faire des promesses car chaque jour sera l’accomplissement d’une promesse. Quand viendra la nuit, nous n’aurons qu’à penser avant de fermer les yeux : « Ah si seulement … » et à attendre le lendemain matin, lorsque nos yeux s’ouvriront.


 


Car les iris de nos yeux sont porteurs des plus beaux arcs-en-ciel. Sans rien attendre en retour, ils adressent une déclaration d’âme à tout ce qu’ils effleurent du regard. Même si nous ne pouvons pas voir nos propres yeux, nous pouvons toujours en saisir le reflet dans le regard de l’autre.  Lorsque nous voyons ses yeux scintiller, c’est qu’un astre est venu au monde.




 


Un jour, c’est certain, de scintillement en scintillement, on finira bien par comprendre que le ciel est depuis bien longtemps descendu parmi nous et que la terre a toujours été tout là haut. Pris de vertige, on fermera les yeux et en les ouvrant, on se retrouvera à Sanaa.



 


On demandera le chemin de la gare des songes à un vieil homme qui vend des cartes postales. Celui-ci nous sourira et sans un mot nous tendra une carte qui montre un dresseur d’aigles. Il déclinera notre argent et disparaîtra.




 


C’est en vain que toute la journée on le recherchera. Et ce sera comme si personne ne nous voyait dans la ville. Il y aura juste un enfant en train de dessiner qui nous sourira, comme si notre vieillard avait en l’espace de quelques heures rajeuni. Pris de fatigue, on fermera les yeux.



 


On les ouvrira sur le dos d’un aigle immense qui va punir Prométhée de sa faute antique et on le suppliera de le laisser en paix sur son rocher pour un jour au moins. On lui demandera de nous conduire tout en haut, le plus haut possible, dans cette gare des songes qui n’est indiquée sur aucune carte.




 


Et l’aigle acceptera sans trop de difficultés à notre grand étonnement. Ce n’est que plus tard que nous comprendrons que dès le départ il était là pour nous emmener, qu’il était le songe que nous attendions depuis si longtemps.



 



Un jour, on ne sera pas étonné si les points de fuite se révèlent être les points de départ, qu’avant le début il y ait la fin. Que l’aigle soit depuis le début un phénix ou qu’encore il le devienne, quelle importance au fond ? Quelle importance pour nous qui, accroché sur son dos, commençons à sentir nos paupières se fermer ? Nous aurons beau tenter de lutter, elles finiront bien par se fermer. Et lorsqu’il sera  temps de les ouvrir, qui pourra dire d’avance où nous serons ?



 


Un jour, c’est promis, les songes finiront par vaincre l’évidence des jours. La terre aura ses états d’âme comme nous et l’on verra ses couleurs changer perpétuellement. On ne sera pas étonné d’ouvrir les yeux et de se retrouver dans un lieu dont on ignorait l’existence. Et si cela on ne peut l’assumer, il suffira de fermer à nouveau les yeux et de les rouvrir. Entre temps, en un seul battement de paupières, l’arc-en-ciel aura tout changé.

19.05.2007

La vérité fumeuse (réédition)

C’est fou le nombre d’instants de notre vie où il ne se passe rigoureusement rien !

 

Prenez le réveil au matin. Une fois mise hors d’état de nuire la sonnerie d’un glorieux représentant de la mondialisation (Wake up by made in Tokyo), vous déjeunez, vous prenez un café. Et je vous le demande en toute honnêteté, que se passe-t-il là, dites-moi ? Rien, absolument rien. Vous attendez que la conscience reprenne son droit sur le quotidien. Qu’elle vous dise ce dont la journée doit être faite. Si on est en plein dans la semaine, inutile de chercher bien longtemps, ce droit, ce devoir s’appellent travail. Autant dire que vous laissez la conscience s’introniser pour mieux vous détrôner. Vous n’avez rien à faire, juste à être comme d’habitude, à être comme on vous le demande.  

 

Et c’est parti ! Vous prendrez le train ou la voiture ou vos jambes ou même dans certains cas les trois. Et là à nouveau, il ne se passera rien. Absolument rien. Vous allez travailler, vous ne travaillez donc pas encore. Contentez-vous de vous laisser aller, il n’y a aucune surprise à attendre. Et n’est-ce pas le rêve ? Ici la surprise reviendrait à dire que le quotidien est rompu par un événement désagréable. Le réveil n’a pas fonctionné, la voiture ne veut pas démarrer, le train est en retard … Peu importe la forme que cela prendra, ce qui est sûr, c’est que tout à coup vous en viendrez à regretter l’absence de régularité monotone qui vous conduit mollement au travail. Premier axiome philosophique : le néant est préférable à l’être.

 

Glissons rapidement sur la journée de travail. Conforme à la norme, on pourra la considérer comme bonne. Sinon, elle nous fatiguera, irritera – c’est selon le caractère – et ce en vertu du premier axiome philosophique. Bonne ou mauvaise, elle finira par nous congédier, l’ingrate pour nous donner le droit douteux de rentrer chez nous. Tu as bien travaillé soldat, tu t’es bien battu, rentre dans ton foyer et n’oublie pas tes cigarettes, c’est offert par l’armée. Si tu ne fumes pas, prends les quand même, tu les donneras à quelqu’un qui j’en suis sûr en sera heureux (en voix off : mais en réalité, c’est pour toi, accorde-toi ce plaisir avant de mourir – sinon tu es encore plus bête que ce que je ne pensais …).

 

Acte hautement symbolique. Le soldat aura ses cigarettes (minimum syndical) et les très bons jours, sa bouteille d’alcool et sa prostituée. L’abnégation donne droit au plaisir. Et cela se vérifie dans la version plus commune du travailleur qui a gagné le droit de rentrer chez lui avec les miettes d’un festin qu’il a servi mais sans y toucher jusqu’à présent (y toucher vraiment, ce sera pour la fin du mois, quand il touchera sa paye). Et le pourra-t-il ce soir justement ? Le matin, il s’est fait plein de promesses, le soir, il les diffère car l’énergie pour les accomplir a disparu. Elle est partie en fumée cette énergie. Comme une cigarette.

 

 

***

 

C’est fou le nombre d’instants de notre vie où il ne se passe rigoureusement rien !

 

Et c’est fou le nombre d’instants qui prennent tout d’un coup un sens par une seule cigarette !

 

Prenez le réveil au matin. Vous mettez hors d’état de nuire made in tokyo. Vous déjeunez, préparez votre café. Et là où tant d’autres se font l’impuissant témoin d’un accouchement laborieux de la conscience, vous sortez, vous, de la passivité. Vous affirmez votre ego, votre moi en prenant une cigarette, un briquet et accomplissez le rite fondateur d’une véritable métaphysique : vous allumez une cigarette. C’est le cogito fondateur d’une toute nouvelle ontologie, ignorée d’un grand nombre et connu d’un autre grand nombre (ce n’est pas une métaphysique élitiste) : je fume donc j’existe !

 

Je précise pour ceux qui l’ignorerait que l’ontologie signifie l’étude de l’être. L’être, c’est ce qui s’oppose au néant, au rien, au vide. Et les deux grandes question ontologiques sont : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien (pourquoi de l’être plutôt que du néant ?) ? Et pourquoi ainsi et pas autrement ? Ces deux questions sont résolues par la première cigarette du matin. Elles nous apprennent qu’il y a bien de l’être (à présent que je fume, il se passe quelque chose dans les instants qui autrefois étaient si vides) et que c’est moi qui leur donne un sens par ma fumée.

 

Ce cogito (je fume donc j’existe) est indubitable au matin lors de la première cigarette mais il est renouvelable à des degrés d’intensité moindres durant toute la journée jusqu’au coucher (c’est pas beau ça, hein ?). Vous attendez le train ou vous attendez dans le train d’être arrivé ? Vous ne vous contentez pas d’attendre car vous pouvez allumer une cigarette et congédier le néant. Vous êtes le sujet fumeur qui peut révoquer en doute l’intégralité du monde extérieur mais qui ne peut mettre en doute que sans la cigarette la vie serait vide, un pur néant. Par la cigarette, il y a de l’être. Comment avez-vous fait avant ? Comment avez-vous pu vivre sans cette grande découverte ? A présent vous savez. Et vous pouvez relire tous les grands classiques de la philosophie d’un œil nouveau.

 

« Et remarquant que cette vérité : je fume, donc je suis était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des non fumeurs n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. » Et plus loin : « si j'eusse seulement cessé de fumer, encore que tout le reste de ce que j'avais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été ; je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de fumer ». Vous avez reconnu Descartes …

 

Je vous épargne Leibniz , Hegel, Heidegger ( la cigarette donne de l’être – es gibt sein) et les autres philosophes. Non que cela soit sans intérêt mais on peut très bien s’épargner ces lectures parfois fastidieuses par la simple expérience quotidienne et tout peut se résumer à quelques principes facilement compréhensibles.

 

1/ L’homme est une cigarette. Nous sommes de l’être condamné au néant (traduisez, dans notre cas, la mort) puisque vivre, c’est s’exposer au risque de plus en plus grand (au fur et à mesure que l’on vieillit) de mourir. Comme une cigarette, quelque chose nous consume. Bientôt, on arrivera au filtre, on sera un mégot bon à être jeté dans un cendrier ou, si vous préférez, un cercueil. Ce principe est fondateur de l’anthropologie fumeuse. Elle repose sur le cogito dont j’ai déjà parlé.

 

2/ La vie est une cigarette (se comprend à la lumière du principe précédent). C’est une question très débattue de savoir s’il y a quelque chose après la vie, s’il y a un après le mégot. Autre grande question : si la vie est une cigarette, qui la fume ? Très révélateur est de ce point de vue la cigarette du condamné qui préfigure symboliquement la venue de cette expérience redoutée de tous (pst : le tunnel dont certains parlent, en fait, c’est un filtre !). Ce principe est fondateur de la biologie fumeuse.

 

3/ Le monde acquiert sa vérité par la cigarette. Une fois atteint le cogito cartésien (je fume donc je suis), on peut regarder d’un œil nouveau les choses qui nous entourent. On rétablit sa vérité sous un angle fumeur (mais pas fumiste !). Cette phénoménologie fonde une cosmologie que l’on qualifiera là aussi de fumeuse.

 

Il y a bien entendu d’autres disciplines comme la psychologie fumeuse (mon âme est de la même essence que la fumée de cigarette), la psychologie sociale fumeuse (les rapports parfois difficiles entre ceux qui connaissent la vérité fumeuse et les autres), la politique fumeuse ( pourquoi et comment l’Etat doit-il empêcher le plus grand nombre d’atteindre la vérité fumeuse ?) …etc. Une fois compris l’ontologie de base, tout le reste n’est qu’une conséquence des trois principes énoncés plus haut.

 

***

 

Revenons d’ailleurs à cette ontologie de base et à son troisième principe, le plus mystérieux en fait de tous : par la cigarette, il y a de l’être. Au moyen âge, on disait : cela est surtout vrai au niveau de Dieu qui est l’être par excellence, l’être au sens fort. Nous, nous sommes des créatures finis, limités dans le temps et l’espace. Et les plus sages rappelaient que le Philosophe (Aristote) avait dit qu’il nous était donné de participer de temps à autre à l’état divin. Pas durablement mais par intermittence. Le temps d’y goûter, de regretter de ne plus y goûter et de désirer y reprendre goût. La sainte trinité.

 

C’était avant Descartes, c’était avant la modernité, c’était avant le tabac. Après, tout a changé. Car qu’est-ce que fumer sinon participer fugitivement à une forme d’être interdit, à une révélation quasi divine ? Ce que les anciens disaient de Dieu nous pouvons l’appliquer à la cigarette : la description est la même ! Y goûter (communier avec la vérité fumeuse), puis l’abstinence plus ou moins longue (cinq minutes, une heure, six mois, c’est au fond la même durée pour un fumeur : le désir de fumer crée une nouvelle dimension du temps celle que l’on qualifiera de non fumeuse), l’affreux tiraillement spirituel (comme si on s’était éloigné de soi-même durant toute une éternité) et enfin, récompense suprême, la cigarette suivante. Le temps s’abolit dans une fumée grisâtre. C’est le miracle ! Avant, il n’y avait rien, après, il n’y aura rien. C’est du temps non fumeur, du temps non ontologique.

 

Il est hors de question de donner du temps fumeur à ce qui ne le mérite pas. L’ontologie fumeuse exige que l’on garde ses cigarettes pour des occasions qui en valent la peine (ou mieux dit : qui en valent  la fumée ). Ses amis par exemple. Fumeurs de préférence (si non fumeurs, ils participeront quand même de la vérité fumeuse car ils seront enfumés). On prendra notre paquet de cigarettes lorsque nous serons en leur compagnie. Cela signifiera : « Tu es pour moi quelqu’un d’essentiel ». On sanctifiera aussi des moments importants de la journée par une cigarette : le lever (car c’est un miracle), le travail, après les repas (car chaque repas est ainsi consacré par la dive fumée), juste avant le coucher (car dormir, c’est un peu mourir donc on s’autorise la cigarette du condamné ; si demain matin on est encore en vie, on fumera une cigarette pour fêter l’événement). A cette liste s’ajoute ou peuvent s’ajouter tous les moments inessentiels (les moments d’ennui, d’attente …etc.) que l’on rendra ainsi un peu essentiels, les grandes occasions (naissance, fiançailles mariage, mort).

 

Les grands fumeurs, ceux qui fument à chaque occasion ou presque, sont en vérité de grands mystiques : ils voient de l’essentiel partout et atteignent le stade tant convoité de celui qui voit toute chose sous l’angle du temps fumeur. Dans leur grande sagesse, ces personnes là considèrent le sommeil et le repas comme les deux faiblesses humaines qui empêchent l’homme d’atteindre définitivement le stade absolu de la vérité fumeuse. C’est normal, seul Dieu peut l’atteindre. Lui seul voit les choses éternellement sous l’angle fumeur. Quel veinard !

 

***

 

Le fumeur est celui qui a découvert cette notion kantienne si galvaudée et incomprise – je veux parler du concept de transcendantal. Pour ceux qui auraient peur d’un tel terme, sachez qu’il désigne tout bêtement ce qui ne se trouve pas dans l’expérience mais la rend possible. C’est donc une sorte de truc insaisissable dans l’expérience mais retirez-le et tout l’édifice s’écroule.

 

Ce n’est pas Kant qui a trouvé en premier cette idée là mais le fumeur. Demandez à ce dernier pourquoi il fume, il tombera nécessairement dans des contradictions. Par exemple, il vous dira qu’il éprouve du plaisir à fumer et aura l’instant d’après une quinte de toux qui rendra douteuse (fumeuse !) une telle affirmation. Autre exemple : il vous dira que ça le détend et toute sa journée sera l’illustration parfaite d’un stress permanent, bien peu soulagé par la susdite cigarette. Ces contradictions sont normales, l’acte de fumer a une raison qui n’est pas donnée par l’expérience (et c’est donc en vain qu’on l’y chercherait ) mais qui est antérieure à toute expérience ! La raison pour laquelle on  fume est transcendantale et c’est un vilain tour que l’on joue au fumeur quand on cherche à l’empêtrer dans des contradictions. On le condamne à transformer sa rhétorique fumeuse en sophistique fumiste. Ni plus ni moins.

 

 Vous voulez une preuve imparable que fumer est bien de l’ordre du transcendantal ? Vous êtes bien assis ? Alors écoutez : même un non fumeur fume tout le temps. Que fait un non fumeur en effet, dites-moi ? Il inspire de l’air et rejette de l’air. Et vous appelez ça comment ? Respirer ? Moi j’appelle ça fumer ! Parfaitement ! Vous voyez, dès qu’on prend l’angle fumeur, tout change !!!!

 

***

 

L’ontologie fumeuse, et ce dernier point est le plus difficile de tous à saisir, est à l’image d’une cigarette. Elle se consomme, se consume jusqu’à disparaître. C’est une ontologie qui salue joyeusement  l’être avant de retourner au néant. Et c’est pour cette raison qu’on ne l’enseigne dans aucune école: elle a le désavantage d’être  insaisissable.

 

Le grand Nietzsche est le premier à en avoir eu le soupçon lorsqu’il a dit : si la vérité est fumeuse, cela a-t-il encore un sens de parler de vérité ? Non puisque tout est fumeux à l’origine, le concept de vérité est donc une rationalisation a posteriori d’un mystère qui est par delà toute volonté de conceptualiser.

 

C’est pour cela que l’acte final de l’ontologie fumeuse (interprété à tort comme un honteux sabordage), c’est de revenir à la fumée d’avant toute fumée, cette fumée qui était là avant notre première cigarette. Il faut donc redevenir non fumeur. Ou, pour être plus rigoureux (il faut savoir être subtil en matière d’ontologie), un ex fumeur.

 

Je vois autour de moi des regards effarés : mais il a perdu la tête celui-là ? Eh bien, non pas du tout ! L’ontologie fumeuse est achevée, accomplie par l’acte d’arrêter de fumer et je vais vous le démontrer.

 

***

 

Celui qui arrête de fumer éprouve la joie infinie de voir la cigarette partout et en toute chose. Prend-il un café ? Se matérialise une cigarette qui n’est plus de l’ordre du visible mais de l’invisible. La cigarette en soi, celle qui ne s’atteint que par l’intellect (et pour cette raison d’aucuns l’ont appelé la cigarette intelligible par opposition à la cigarette sensible) devient accessible à cet heureux homme. Attend-il le train ? A nouveau apparaît cette dimension occulte qui fait entrevoir à notre ex fumeur que décidément toute chose provient en vérité de la cigarette.

 

Au commencement était la cigarette

 

Tout était par elle

 

Et sans elle rien de ce qui devait arriver

 

N’aurait pu arriver

 

 

 

Les médisants parlent de manque provoquant nervosité, irritabilité et autres symptômes analogues. En réalité, c’est tout l’inverse ! C’est la révélation ultime de la plénitude – celle qui est refusée à tant d’hommes qui passent leur vie à la nier. Et cette révélation est si puissante qu’elle entraîne quelques désagréments physiques - il est vrai - mais ils sont en vérité comparables aux stigmates que reçoivent tous les visionnaires. Excusez du peu !

 

Une fois déchirées les volutes de fumée de la maya,  nous découvrons à quel point tout est vain, vide sans cigarette. Le monde a perdu toute sa saveur, l’homme est creux, futile ; la vie semble dérisoire. Si tout ne reposait pas sur la cigarette primordiale, le monde, l’homme, la vie cesseraient d’exister, on le comprend de mieux en mieux depuis qu’on a arrêté la fumette (autant l’appeler ainsi maintenant qu’on a compris à quel point elle n’était qu’une pâle copie de la cigarette originelle) .

 

Cette vérité est si dangereuse que tous les anciens fumeurs la cachent soigneusement en invoquant des raisons bien peu convaincantes. Ils vous soutiendront qu’ils ont arrêté parce que ça coûte cher, que c’est mauvais pour leur santé et autres raisons du même genre. Ne les croyez surtout pas ! Ils mentent en vue de protéger exotériquement une vérité réservé à quelques initiés et cette vérité, vous la connaissez à présent : par la cigarette, il y a de l’être. S’ils ont arrêté c’est pour être les martyrs inconnus de cette vérité non moins inconnue.

 

L’ancien fumeur cachera toujours bien son jeu. En apparence, il a tous les attributs du non fumeur, en réalité, il n’en a presque aucun. Le non fumeur respire l’air, l’ancien fumeur fume l’air; le non fumeur boit de l’eau, l’ancien fumeur fume le fait de boire de l’eau ; le non fumeur mange un steak, l’ancien fumeur fume le fait de manger un steak …etc. L’ancien fumeur continue en réalité de tout fumer. Chaque acte quotidien depuis le réveil jusqu’au coucher est en vérité consommé selon ce mode d’absorption subtil et invisible à l’œil nu. Le sens commun le reconnaît implicitement puisqu’on dit qu’un ancien fumeur retrouve progressivement le véritable goût des aliments, un odorat plus développé, un toucher plus aigu.

 

***

 

L’ontologie fumeuse s’achève donc lorsqu’on atteint ce stade suprême où on ne fume plus une vulgaire cigarette mais le monde lui-même.

 

Bienheureux sont ceux qui finissent par atteindre un tel stade !

Puissiez-vous un jour en faire partie !