11.08.2007

Au fond des âmes (7 et fin)

On le voit, on est aigri. Arrive-t-il quelque chose de nouveau, d’imprévu qui vient perturber un petit peu nos habitudes qu’on s’en prend au fautif. C’est maintenant qu’il apparaît ? Il n’aurait pas pu choisir un autre moment ? On laisse à d’autres ces aventures pour lesquelles on se croit trop vieux. Ou pire, on fait l’inverse : on s’y jette à corps perdu dans l’espoir d’oublier. On surjouera sa vie. Entrez, mesdames et messieurs, mais attention : bonne humeur de façade requise dès l’entrée, rire haut en couleur et débit de parole rapide ! Aucun silence autorisé ! Et vite, vite, vivez aussi intensément que vous le voulez avant que le navire coule ! On ressemble à un participant de course d’endurance qui, dans les dernières minutes, trouve des forces nouvelles et se dépasse avant de franchir la ligne d’arrivée. La fatigue qui suit aura beau être atroce, on aura beau suffoquer plusieurs jours avant de s’en remettre, peu importe, on pourra crier haut et fort qu’on a vécu comme si la vie se jouait dans quelques instants d’intensité foudroyante.

 

Dans l’apathie comme dans la surexcitation, peu importe au fond, cela revient un peu au même, on commence à manquer d’oxygène et on s’en inquiète :

-         Que se passe-t-il ? Qui a empoisonné l’air que je respire ?

-         Pauvre fou, tu commences seulement à comprendre ? Tu ne t’es jamais demandé comment tous ces corps tiennent encore debout alors que leurs âmes sont à l’agonie ? Le poison qu’ils distillent, ils l’expirent tous les jours dans cette atmosphère que toi aussi tu respires. C’est pour cela qu’ils vivent encore, c’est pour cela que toi tu mourras un jour. Car il faut bien, n’est-ce pas, que tous leurs rêves brisés aillent pourrir quelque part … Et où voudrais-tu que ce soit si ce n’est à l’extérieur d’eux, dans cet air commun à tous ? 

      Tu le sais bien, il est inutile de chercher un salut individuel. Tu serais sauvé, soit et alors ? Une fois arrivé parmi les élus, que ferais-tu à part pleurer pour tous ceux qui ne l’ont pas été ? Tu vois, les choses sont mieux ainsi : vous vous condamnez tous ou vous vous sauvez tous.

      Je suis sûr qu’à présent tu regrettes de t’être promené aujourd’hui. Tu te dis que jamais tu n’aurais dû plonger aussi loin dans le monde des âmes. Tu voulais juste jeter un coup d’œil comme ça en passant pour te rassurer. Toi, n’est-ce pas, tu as voulu prendre soin de ton âme il y a de cela quelque temps et à présent que tout a fini par un grand naufrage, tu voulais savoir si tu avais eu tort de suivre ce drôle de chemin ? Tu t’es dit : il y en a tant qui n’ont même pas essayé, alors moi, je vaux nécessairement plus qu’eux, je suis quelqu’un. Tu cherchais une confirmation ultime et, en regardant dans la profondeur des âmes, tu croyais n’accomplir qu’une simple formalité, tellement tu étais assuré de trouver la réponse à laquelle tu t’attendais. Je ne suis pas sûr que tu aies trouvé vraiment ce que tu cherchais. Tu ne peux que t’en prendre à toi-même : tu as voulu commencer par là où d’autres ne terminent même pas. Alors, c’est normal que tu sois perdu. Ne compte pas sur moi pour t’aider !

 Je vais te dire juste une chose et cela ne va pas te plaire : tu n’en as pas fini avec la vie, ni elle avec toi. A présent, passe ton chemin et rentre chez toi. Tu vois bien que les réponses à tes questions, tu ne les trouveras pas ici. Alors, cesse de t’attarder et rentre chez toi. Ton heure n’est pas encore venue et ta présence nous importune.

10.08.2007

Au fond des âmes (6)

Si nos âmes étaient aussi bruyantes que nos corps, nous pourrions entendre l’affreux craquement que font nos aspirations institutionnalisées, nos désirs d’absolu sagement canalisés, nos rêves d’enfant piétinés. Tout cet immense élan qui traversait autrefois notre âme, nous l’entendrions de plus en plus au fil des jours jusqu’à ce qu’un craquement sinistre nous prévienne du point de non retour. Ce serait tout un chœur qui chercherait à recouvrir ce craquement en scandant : « Il faut bien vivre, il faut bien travailler, il faut bien s’amuser ». Au point de submerger le crac final, notre abdication avant d’aller nous aussi rejoindre le chœur pour entamer la scansion éternelle. De toute façon, nous avions tout fait pour. Par peur de cette ouverture incroyable dès laquelle, dès notre naissance nous avions été placé dans la nudité, nous avons érigé des barricades, des murs. La lumière nous faisait si mal, alors nous l’avons atténué. Nous avions si froid, il fallait bien se protéger, nous réchauffer un petit peu. Il fallait bien … Et puis, l’obscurité étant si agréable à vivre, nous avons continué. Les matériaux, on les trouve si facilement ! Un boulot commencé sans grande motivation deviendra une finalité bien commode, un divertissement occasionnel sera finalement vécu comme une raison de vivre, des relations de travail se transformeront en des amitiés. Cela et tant d’autres choses encore nous aideront à n’habiter qu’un tout petit coin de notre âme qu’on aura soigneusement aménagé en un coquet réduit.

 

On trouvera le moyen de se plaindre que c’est étriqué. On dira : « La philosophie, ça m’a toujours passionné mais je n’ai jamais eu le temps de m’y intéresser entre le boulot et les enfants, je ne sais plus où donner de la tête. ». Peut-être y a-t-il un dieu tout là haut et il est indéniable  que cela changerait beaucoup de choses mais la question restera en suspens. Peut-être l’art n’est-il pas destiné qu’aux galeries interminables des musées et aux salles de concert  mais on ne peut pas tout faire. Pour aller au cinéma, faire des achats en ville ou voir une relation avec laquelle on n’a rien à dire au fond, pour toutes ces choses là, le temps ne manquera pas, ne manquera jamais. On a trop peur, en vérité, de se retrouver happé par cela, de voir à quel point notre existence est fondée sur le néant. Alors, non merci, pas de ravissement pour aujourd’hui ! Peut-être demain et encore … Et le pire, c’est que ce n’est même pas par peur que l’on laissera l’essentiel de côté, non, juste par lassitude, parce qu’on a perdu le feu sacré, qu’on se croit incapable de tout remonter et, de toute façon, il est déjà trop tard. La fatigue nous prend et on est déjà entré dans la mort. Et pourtant on se trompe : ce n’est pas parce que notre corps va nous lâcher qu’on va mourir, c’est parce que notre âme n’y habite plus.

09.08.2007

Au fond des âmes (5)

A moins que … peut-être … la religion, elle,  saura nous y mettre devant ? La mort, nous le savons, nous attend et il serait bon un jour de mettre un peu d’ordre dans nos âmes tourmentées. Un peu partout, des hommes et des femmes attendent que cette pensée nous traverse et qu’enfin nous venions à eux. Ils savent déjà, eux, que cette vie n’est pas tout, qu’il y a d’autres choses encore. A voix basse, ils murmurent entre eux des conversions surprenantes. Un tel s’est réveillé au matin avec un ange à ses côtés. Un autre a fait un rêve où il a vu tel prophète lui demander de se convertir. En regardant les informations à la télévision, ils recueillent les signes accablants d’une fin qui s’approche inéluctablement. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir à quel point les mœurs se dégradent, les valeurs traditionnelles s’effondrent. Contre cette décadence annoncée par tous les textes sacrés, rites et ascétisme seront leurs armes… Tout le monde ne sera pas sauvé du grand plan de restructuration du personnel que Dieu a prévu à la fin des temps. Il faut prier, prier et encore prier, purifier son âme de toute cette boue que le monde moderne et ses libertés y déversent. Il faut fuir les impurs et fréquenter ses frères en religion.  Entre élus, on augmentera ses chances d’entrer dans l’éternel. Et déjà, on en constate les résultats : un tel, au chômage depuis bien longtemps, a trouvé un travail peu après son entrée en religion. Et cet autre qui, lui, est toujours au chômage, s’entend dire que Dieu éprouve ses fidèles pour mesurer leur sincérité. Et qu’il ne s’inquiète pas des mécréants gâtés par leur sort, Dieu leur donne des avantages en nature durant leur vie pour mieux les châtier le jour dernier. Mieux vaut d’ailleurs ne pas trop méditer ces contradictions divines, la réflexion est mauvaise et nous éloigne de l’essentiel. Contentons-nous des rites et c’est déjà suffisamment ardu. Qui pourrait prétendre que sa prière a été acceptée par Dieu ? Alors, par pitié, ne prétendons pas au mysticisme ! Nous ne serons jamais des Maître Eckhart ou des Ibn ‘Arabî. Et d’ailleurs, tant mieux, car que leur est-il arrivé ? N’ont-ils pas été rejetés de la Sainte Eglise et de la Communauté des croyants ? Quelle mouche les a piqués pour aller dire haut et fort que Dieu était un mystère bien plus profond ? Que par exemple, il était si miséricordieux qu’il sauverait tout le monde, que la damnation ne serait pas éternelle mais juste une simple purification de l’âme avant d’entrer dans les célestes contrées? C’est tout un fonds de commerce qu’ils menaçaient ces gens là ! Même en religion, la bonté doit avoir ses limites … Et on se réveille vite d’un tel cauchemar en retournant au fatras de scholies qui entourent tout texte sacré. Oui, il est bien écrit que ceci est mauvais. Oui, il est bien écrit que cela nous détourne du droit chemin. Il faut bien prendre une assurance sur la mort car aucun salut n’est garanti.

 

Pourquoi Dieu nous ferait-il mal alors que nous le faisons nous-même ?  Qu’aurait-il à ajouter à un naufrage si complet ? S’amusera-t-il à provoquer  une tempête pour réduire le nombre de rescapés ? Il n’a pas besoin d’obscurcir nos âmes, nous y arrivons tout seul et tous les moyens sont bons. N’importe qui le dira : il faut bien vivre, travailler, aimer, fonder une famille. On ne peut pas toujours être sérieux, il faut bien se divertir de temps en temps. Rester tout seul dans son coin, ce n’est pas une bonne chose, il faut bien des amis. A chacun ses armes pour voiler l’étendue du désastre qui aura lieu de toute façon. Et du coup, qui oserait, comme dans la parabole évangélique, jeter la première pierre ? Puisque coupables nous le sommes tous.

08.08.2007

Au fond des âmes (4)

Tout le monde n’affronte pas l’existence dans une telle nudité. Certains se trouvent des alliés substantiels pour peupler le vide des jours. Bien loin des musiques tapageuses destinées à masquer les silences des conversations, en voici un plongé dans un livre. Peut-être fait-il partie de ceux qui se servent de la lecture comme d’un alcool auquel aucun réveil difficile ne succèdera. Lucide sur sa vie qu’il sait être terriblement banal, il demandera aux mots d’anesthésier une telle lucidité. A moins qu’il ne fasse partie de ceux qui ont entamé des études littéraires, auquel cas il se transformera, de gré ou de force, en chasseur de procédés. Il saura expliquer, commentaire de texte et dissertation à l’appui, pourquoi Flaubert a un style particulier et original qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. En poésie, il soulignera les enjambements chez Verlaine, les allitérations chez Mallarmé, détruisant tout mystère et toute magie par la simple analyse. Bien entendu, il est un peu au courant de qui s’écrit aujourd’hui même si ce n’est plus, selon lui, du niveau de ce qui s’écrivait autrefois. Là où certains s’abrutissent  quotidiennement par leur dose d’images, lui s’abrutit par sa dose d’histoires et de mots. Il ne se reconnaîtra jamais dans Madame Bovary, lui qui lui ressemble pourtant. A la question  « Les livres sont-ils faits pour nous évader ? », il pèsera le oui et le non – comme l’exige la sacro-sainte dissertation – avant de faire emporter ce dernier. Il se moquera de ceux qui cherchent des dérivatifs dans des loisirs bien peu nobles à ses yeux sans jamais avoir l’idée qu’il est, lui aussi, concerné.  Devenu enseignant, il sera effaré de constater le niveau des élèves et ne comprendra pas qu’ils ne soient pas sensibles à la prose de Maupassant ou de Zola et est-ce si étonnant de la part de quelqu’un qui parle de ses premières années d’étude sur le mode de l’excuse. A l’époque, il était si jeune, affirme-t-il, comme si c’était une maladie grave dont il est à présent guéri et personne ne le contredira maintenant qu’il a un métier et qu’il est quelqu’un. Faisons-lui confiance, il finira bien par s’adapter au niveau des élèves, il se fera une raison et son pragmatisme l’emportera. D’ailleurs, tout cela est si loin et ce qui l’occupe à présent c’est l’enfant qu’attend sa femme, elle aussi enseignante, les traites de la maison qui s’échelonnent sur trente ans.

 

Il ne sera, au fond, guère différent de celui qui aura entamé des études de musique. Disséquant dans telle partition, l’usage rigoureux que fait Haydn de la forme sonate, pointant chez Bach le jeu de la tonique et de la dominante, il saura très vite nommer la gamme des harmonies de l’âme et de ses émotions que la musique exprime avec des notes, là où d’autres le font avec des mots. Comment ne pas entendre la tristesse teintée d’amertume dans cet andante de Mahler ? L’atmosphère subtile, légère et éthérée de ces mesures de Debussy ? Evidemment, et peut-être qu’il le sait, la musique n’a rien à voir avec tout ce bavardage. On n’échange pas des notes contre des mots – sinon la musique serait inutile. Et tout le problème, c’est que justement il est  bien difficile de parler de la musique et qu’en fait, rares sont ceux qui savent en parler. Mais, comme tant d’autres, ce qui n’est vécu au départ que comme une simple concession nécessaire à l’institution se mue tôt ou tard en habitude puis en certitude. On renonce à la passion initiale qu’on relègue au rang de souvenir. L’institution s’appuie sur des vocations mais n’a pas pour rôle de les transformer en génie. Elle rationalise des élans pour pouvoir les lancer dans le monde du travail. Qu’on ne lui demande pas de répondre à nos questions existentielles, elle n’est pas là pour cela et, au fond, nous le savons tous très bien. Peut-être même qu’il n’y a personne pour y répondre et cela nous préférons ne pas le savoir.

07.08.2007

Au fond des âmes (3)

 

La femme s’éloigne et passe un jeune homme… Où se rend-il ? On dirait qu’il a rendez-vous avec un ami dans un café. Ensemble, ils vont pouvoir se délivrer de la pesanteur du quotidien. Ils se raconteront leurs vies ennuyeuses avec humour, transformant les tracas et les mésaventures en bons délires – à l’image de ce qu’ils font le week end quand ils sortent avec Stef, Caro, Juju et les autres dans les bars de la vieille ville. Ensemble, ils ont ce genre de relation un peu factice dans lequel le sérieux est indésirable et l’éclate de mise. Ce qu’ils veulent, c’est faire pâlir les autres de jalousie par toutes ces soirées mémorables où, par exemple,  Seb était complètement déchiré après la vodka et les pétards et que ce fut toute une épopée pour le ramener à pied jusque chez lui, en dépit de son poids. Ou encore ce soir où ils ont été dans une boîte homo et où ils étaient raides défoncés ; ils avaient été super bien accueillis et s’étaient aperçus que la réputation des gays dans le domaine de la fête n’était pas une légende. Bien entendu, les filles s’inquiétaient un peu pour les mecs qui se faisaient draguer mais en fait, elles furent rassurées quand elles les entendirent insulter un chauffard de pédé à quelques mètres de la sortie de la boite.  Des souvenirs, ils en auront plus tard à raconter ! Si, bien entendu, ils sont toujours là ensemble … Mais de cela mieux vaut ne pas parler, le sérieux, on l’a déjà dit est exclu et c’est une règle tacite à laquelle tout le monde obéit. Bien entendu, c’est avec un sérieux monumental et inhabituel qu’ils parleront de Tintin qui a cassé avec Isa.  Mais gêné de l’irruption de la tragédie dans leur vécu qui, justement, ne veut pas trop en entendre parler, ils passeront vite, et ce sera le soulagement général, à un autre sujet de conversation. Après tout, n’est-ce pas, c’est la vie ! Et on devine tout le creux d’une « philosophie » où la vie est synonyme d’oubli, les autres – des faire-valoir de cet oubli. Le pire, dans tout cela, c’est qu’ils savent, même s’ils ne préfèrent  pas se l’avouer, qu’ils ne sont ensemble que pour un temps. Un jour, la vie – toujours cette même notion vague – aura raison d’eux. Certains se marieront, auront des enfants et s’engageront dans l’interdit du sérieux. Certains changeront de région pour travailler. Un à un, on les verra plus ou moins rapidement abdiquer, trahir le vœu implicite de la bande. On ne les regrettera pas, on les oubliera d’autant plus facilement qu’on trouvera d’autres compagnons de divertissement. Car, au fond, ils sont toujours interchangeables et  le monde nocturne n’est pas ingrat envers ses fidèles.

06.08.2007

Au fond des âmes (2)

Laissons-le dormir pour nous occuper à présent d’un autre homme bien plus sincère en apparence. Lui aussi, il se rend au travail, peut-être est-ce d’ailleurs le même que celui de notre premier homme. Peu importe, cependant. Car lui, il ne dit pas qu’il aime son travail, il dit plutôt qu’il ne le gêne pas, qu’il a pris ce qu’il y avait de moins abrutissant pour lui. Comme tant d’autres, il souscrit à cette nécessité sociale qui contraint les hommes à échanger une production manuelle ou intellectuelle contre un salaire mais il ne lui viendrait jamais à l’idée de voir dans son travail plus qu’il n’y a en réalité.  Il devrait se méfier car tout le monde n’est pas de cet avis et il pourrait un jour être accusé de tiédeur. Mais on ne peut lui retirer le mérite de ne pas confondre le travail avec sa propre vie.  Intelligent comme il est, il s’est dit que c’est ailleurs qu’il devait chercher le vrai sens de l’existence. Et c’est ce qu’il a fait : il a fini par trouver, sans même avoir besoin de trop chercher, ce que certains considèrent comme un hobby, une occupation et ce que lui considère, parfois, comme une passion. Là, il vit vraiment, il peut s’investir dans quelque chose qui lui donne cette intensité d’être que lui refuse le quotidien. Peu importe de quoi il s’agit. Qu’il aille faire son heure au club de sport, qu’il soit un mordu d’informatique ou encore un amateur de karting revient un peu au même. Notre homme sera content car il s’imaginera avoir trouvé le petit plus qui le distingue des autres. Il aura acquis l’individualité  qui fait défaut à tant de personnes et, quand on parle de lui,  on sait à présent que « c’est  celui qui … ». Au travail, il est un peu comme ces femmes qui regardent après les vacances d’été leur degré de bronzage et s’étonnent d’avoir embelli, il devient quelqu’un de particulier, digne d’attention. Il sort ainsi du lot sans tomber dans l’extrême de la banalité ni dans celui de la marginalité. Il peut être fier de lui. Le voilà bien armé pour traverser la vie, ses hauts et ses bas, à présent que le questionnement métaphysique a été congédié par un hobby qui sait épuiser ses forces vitales.

Voici que passe une femme l’air absent, comme perdue dans ses pensées, n’opposant aux passants que l’inexpressivité de ses préoccupations du moment. Qu’est-ce qui l’occupe ? Elle anticipe peut-être ce bref instant du soir où le repas a été fait, les enfants couchés, le mari endormi; ce bref instant où elle sentira sa fatigue d’être avant d’être reprise le lendemain par toutes ces choses qui l’éloigneront d’elle. Car ce n’est pas une mince affaire que de devoir tous les jours travailler, s’occuper des enfants, expédier les tâches courantes (et dieu sait qu’un lave vaisselle, c’est vraiment bien pratique, cela fait déjà un moment qu’elle pousse son mari à en faire l’acquisition). Ne parlons même pas de cet homme avec lequel elle est à présent mariée et qui rentre tous les soirs fatigués, de mauvaise humeur et qui s’énerve que tout ne soit pas encore prêt. Et elle, elle ne l’est pas, fatiguée ? Tous les jours, c’est cette même impossibilité de ne pas être soi, comme si tout ce qui l’entoure - boulot, collègue, enfants, mari, ménage - s’ingéniait  à lui rendre la vie impossible. Peut-être que les portes du  paradis sont  ouvertes d’emblée aux femmes qui ont connu une telle épreuve. Dieu les fera rentrer sur dispense exceptionnelle, de la même façon que l’on peut passer certains concours sans diplôme si l’on a élevé trois enfants. Mais, non, ce n’est pas possible. Dieu n’est-il pas un homme ? Elle se rappelle justement de cet homme qu’elle a épousé. Elle l’avait présenté à tout le monde comme l’heureux élu et c’était trop tard pour faire demi tour. Elle sentait bien par instant qu’elle ne l’avait choisi que par lassitude de chercher, par peur de finir toute seule, qu’il n’avait vraiment rien d’extraordinaire. C’était un homme comme un autre avec ses vertus et ses défauts. Pourquoi aurait-elle changé pour un homme qui aurait, lui aussi, ses vertus et ses défauts ? C’était déjà bien d’avoir trouvé quelqu’un. Passé un certain âge, de toute façon, on ne trouve que des hommes en quête d’aventure sans lendemain, fuyant comme la peste mariage et enfants. Mieux vaut renoncer à l’amour que retourner à la solitude.

05.08.2007

Au fond des âmes (1)

Avant de partir, j’ai décidé de me promener une dernière fois et d’oser regarder en profondeur l’âme des autres. Jusqu’à présent, j’avais vécu dans ma propre âme et dans celle de mes amis spirituels. Nous faisions tous partie de ce reste d’âme du monde qui n’avait pas sombré avec l’Atlantide et, dans ce grand rêve platonicien, je m’étais dit que les autres importaient peu. Ils étaient là – un point c’est tout. On faisait avec mais ils ne comptaient pas. Ils avaient été exclus d’emblée et ils se contentaient d’errer sans même en avoir conscience. On ne pouvait plus rien pour eux, à présent qu’ils avaient les oreilles bouchées et les yeux fermés. Et puis, un jour, nous sommes redevenus de la même étoffe qu’eux. Nous aussi, nous faisions à présent partie des exclus et des errants. Seulement, à présent, on savait. Nous n’étions plus de la bienheureuse ignorance des âmes simples. Nous étions des âmes errantes et savantes à la fois. Ce n’était pas prévu au programme. Si bien que vraiment seuls, nous l’étions à présent puisque nous ne pouvions communier ni avec les errants ni avec les savants. Alors, je me suis dit : je ne suis peut-être pas si seul que je le crois ; parmi tous ceux qui se promènent il y a peut-être quelqu’un qui, par des voies différentes, par un vécu tout autre, en est arrivé aux mêmes conclusions que moi. Regardons tout au fond de ces âmes qui ont bien dû faire quelque chose de leur vie durant tout ce temps où, avec d’autres, nous cherchions à être dans l’essentiel.

 

Voici un homme qui part travailler. A qui veut bien l’entendre, il dit qu’il aime son travail. Il peut être satisfait après tout d’avoir une situation – alors que tant d’autres n’en ont pas. Lui, au moins, il a trouvé quelque chose dans lequel il peut s’investir. Sauvé du vide mortifère des éternels laissés pour compte, il peut mettre toute son énergie dans les tâches quotidiennes dont il a la charge et éprouver ce sentiment gratifiant d’être utile à quelque chose. Avec une dextérité rare, il passe du téléphone à l’ordinateur, puis de l’ordinateur à son courrier, non sans  ponctuer tout cela de questions diverses à ses collègues. Il est partout, en tout cas veut en donner l’impression. Rien qu’à le regarder, on est fatigué. Car la dispersion des tâches multiples qui l’assaillent, il ne se contente pas de l’assumer, comme le ferait toute personne normale, non, lui, il les importune de son énergie surabondante. Le travail ne lui fait pas peur et il entend bien le faire comprendre à tout ceux qui l’entourent. Au moins ne remettra-t-on pas en cause sa motivation … Il en est sûr, il ne sera pas du prochain plan social. D’ailleurs, il a assuré ses arrières. D’un regard faussement candide, il surveille ses collègues dont il connaît à présent toutes les failles. Il a relevé depuis bien longtemps ça et là  des signes indéniables de leur absence manifeste de professionnalisme : bavardage débordant l’heure réglementaire de pause, médisance sur tel supérieur hiérarchique, petits arrangements avec les horaires pour aller chercher les enfants à l’école (car dans la vie, n’est-ce pas, il y a des choix qui s’imposent …). Après le boulot, entre initiés soigneusement choisis, on en discute gravement devant un café ou une bière. On fait semblant de déplorer l’incompétence soi-disant notoire   de tel collègue ou de tel autre bien qu’en réalité, elle soit plus imaginaire que réelle. Mais à force d’en parler, on finit bien par donner une réalité à ce qui n’en avait aucune il y a juste quelques instants. Les langues finissent par se délier, on se rappelle des faits sur lesquels on ne s’était pas attardé tant ils avaient alors semblé anodins (de fait, ils l’étaient …) et auxquels on accorde sans état d’âme à présent une signification démesurée. Quelqu’un joue même le jeu de la lucidité prémonitoire puisqu’il avoue, dans une volonté hypocrite de disculpation, avoir tout fait pour remettre dans le droit chemin ce collègue égaré. Non sans ajouter que son élan de bienfaisance a été bien peu fructueux : rien n’y fait et même cela empire … Il ne reste plus qu’à reconstituer ensemble – et c’est l’occasion d’aller à la pêche aux informations - un faisceau de faits accablants.  Dans ces petites réunions « informelles » après le boulot, on joue à faire et défaire le microcosme où l’on vit. On se sent enivré d’un sentiment de puissance puisque l’on a en main les avancements de carrière de tous ses collègues. Terminé la soumission à une autorité aveugle ! A présent, notre homme et son cénacle font partie de ceux qui décrètent arbitrairement ! Ils ne leur viendront jamais à l’idée qu’ils ne font que répéter de façon dérisoire la même tyrannie dont ils sont tous les jours les victimes volontaires et zélées. Et cela va jusqu’au simple fait d’assister à ces afters  puisque ne pas s’y rendre équivaut à devenir le prochain sujet d’inquiétude du petit comité et, quand bien même ce ne serait pas le cas, à rater des informations capitales pour la suite des évènements.

 

Lorsque notre homme rentre chez lui le soir, il a parfois un peu mal à la tête. C’est bien normal après une journée de travail. Heureusement, la télévision viendra lui apporter ce grand vide dont il a tant besoin après une journée si remplie. Le sommeil viendra tout seul après cela et, si ce n’est pas le cas, notre homme a toujours quelques somnifères de réserve. Il pourra ainsi dormir du sommeil du juste avec le sentiment d’avoir une fois de plus œuvré dans le sens du bien.

04.08.2007

Un texte en attendant mon retour

Quand vous lirez cette note, je serai parti en vacances pour une bonne semaine (avec quelques livres dans la valise dont je vous parlerais - si je les ai lus - dès mon retour). Si d'aventure, vous laissiez un commentaire ou un mail, j'y répondrais à mon retour. Pour vous donner matière à lire, j'ai fouillé dans mes vieux textes et j'en ai retrouvé un que j'avais écrit quand j'étais plus jeune. Comme pour Une brêche dans le ciel, je le publie en épisodes mais cette fois-ci c'est un texte complet. Il est un peu métaphysique et la thématique religieuse y est un peu présente (comme dans Une brêche dans le ciel) mais bien entendu (ai-je besoin de le préciser ?) je ne suis d'aucune église.

Bonne lecture