« 2008-06 | Page d'accueil
| 2008-07 »
03.07.2008
Platon en syriaque
A cet endroit là, vous pouvez télécharger un *pdf très intéressant de Henri Hugonnard-Roche intitulé Platon en syriaque. Je me permets de vous en donner quelques extraits et de les commenter.
* Premier fait important que rappelle l'auteur: la contiguïté entre les derniers philosophes grecs de la période hellénistique (les derniers correspondant à des chrétiens néoplatoniciens: Elias, David). Lorsqu'on prend un ouvrage de vulgarisation, on croit qu'il y a eu les derniers commentateurs puis que se sont imposés les syriaques puis enfin les arabes. L'auteur rappelle que, par exemple, Sergius de Reshaina a probablement suivi les cours d'Ammonius.
Le développement de ce qui se fait en philosophie dans la langue syriaque est contemporain de ce qui se fait, et qui continue de se faire, dans la langue grecque. On voit donc que l’idée d’une transmission du grec au syriaque à l’arabe est trop simple, dans la mesure où ce qui se fait en grec est, pour une large part, contemporain de ce qui se fait en syriaque.
Il y aura une conséquence très importante de cette contiguïté, c'est que des textes grecs non traduits en syriaques pouvaient très bien être connus de syriaques, des textes connus des syriaques pouvaient être connus des arabes par Kindi ou Farabi même s'ils n'en restent aucune trace écrite aujourd'hui. Cet arguement bien entendu doit être utilisé avec prudence car supooser un texte connu sans preuve peut mener à soupçonner derrière un texte arabe une source grecque perdue - hypothèse dont peut abuser quelqu'un comme Richard Walzer.
* Second fait important: les sources sont fragmentaires, ce qui fait que peu de choses nous restent.
Certaines choses ont pu être connues par des lectures directes, parce que les textes que nous conservons en syriaque sont extrêmement fragmentaires : la plus grande partie de cette littérature philosophique, en effet, a disparu. Elle est tombée en désuétude, sans doute, au moment où la culture arabe s’est imposée comme culture dominante à Bagdad, au tournant des VIIIe-IXe siècles. Les textes philosophiques n’ont plus été étudiés, les chrétiens ont travaillé en arabe, et les textes philosophiques en syriaque ont ainsi été perdus ; seulement les textes religieux ont subsisté et, plus particulièrement, les textes patristiques. De la production littéraire philosophique en syriaque nous avons donc très peu de chose.
Je ne répète pas mon commentaire au premier fait mais on n'a pas tort de soupçonner que les syriaques en savaient plus que ce qu'ils nous ont laissé sous forme écrite.
* Troisième fait important: un Platon populaire.
Platon est associé à un certain nombre de textes grecs divers, contenus en général dans des ensembles d’ouvrages dits habituellement de philosophie populaire, qui sont des recueils de sentences ou d’anecdotes moralisantes.
L'auteur donne un exemple qu'on pourrait croire tiré d'un ouvrage de Diogène Laërce:
Étant convaincu que l’homme, par paresse, se laisse dominer par le sommeil, Platon s’est résolu à ne pas dormir. Il habite donc près d’une forge dont le bruit du marteau le maintient éveillé ; mais quand il a été malade, il a remarqué que le sommeil était utile à l’entendement. Platon est donc associé à cette idée que le sommeil profond est superflu et qu’on peut s’en passer pour travailler et apprendre.
Ce qui est intéressant c'est que la tradition arabe dite d'adab a suivi cette tradition syriaque en multipliant les mots d'esprit, les anecdotes sur Platon come l'aurait fait Diogène Laërce ou Plutarque dans ses Propos de table. La tradition syriaque, influencée en cela par le christianisme, est sans doute à l'origine de la description ascétique de Platon que l'on retrouve chez les arabes.
Je vous laisse lire par vous-même cet article fort intéressant dans un domaine très pointu et disponible en téléchargement gratuitement !
19:24 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : syriaque, hugonnard roche, platon
Lu chez Plutarque
Je lisais hier dans les Vies parallèles de Plutarque (GF tome 2, p.12 pour ceux qui veulent tout savoir) la chose suivante:
Pour moi habitant d'une petite ville où je me plais à demeurer pour ne pas la rendre plus petite encore, je n'ai guère eu de loisir à Rome et durant mes séjours en Italie d'étudier la langue latine, à cause de mes obligations politiques et de mes auditeurs de philosophie, et ce n'est qu'assez tard et dans un âge déjà avancé que j'ai commencé à lire des ouvrages latins; il m'est arrivé alors une chose étrange mais bien réelle : c'est qu'au lieu que les mots m'aident à comprendre et reconnaître les choses, ce sont plutôt les choses, dont j'avais une vague connaissance, qui m'ont servi à entendre le sens des mots.
C'est ce genre de passage qui fait aimer la lecture de Plutarque dont j'ai déjà parlé à propos des Dialogues pythiques (édité en GF dans une édition plus riche et complète). Très subtilement, Plutarque fait allusion au Cratylede Platon dont il légitime une idée: celle qu'il y a un lien entre le mot et la chose qu'il désigne. Mais c'est par le détour d'une expérience que Platon n'a pu avoir: celle de l'apprentissage (certes limité aux dires de l'auteur) d'une langue étrangère. Le tout sans rien dire explicitement, ce qui est une forme d'ésotérisme typiquement platonicien: ceux qui savent comprendrons, quant aux autres, ils seront sensibles à l'idée elle-même, indépendamment de la référence platonicienne, ce qui est, somme toute, assez bien.
Il faut se méfier des éditions des Vies parallèles de Plutarque car il en existe plusieurs mais elles sont redondantes, je veux dire par là que ce sont toujours les mêmes "vies" qui sont sélectionnées et les mêmes qui sont écartées. Pas de problème pour trouver celles de Démosthène/Cicéron ou Alexandre/César, par contre il est plus difficile de trouver celles de Caton l'ancien ou Lucullus. Je crois que l'édition de La Pléiade et celles de Quarto (Gallimard) sont complètes (j'ai un doute pour l'édition Quarto, ce point reste à vérifier, il y aussi l'édition en deux tomes chez Bouquins qui a des chances d'être complète) mais l'édition de La Pléiade propose les Vies parallèles dans la traduction "historique" d'Amyot: très belle traduction, français très élégant (16ème siècle) mais qui sacrifie parfois l'exactitude. On la lit plus pour le plaisir de la langue française que pour son exactitude philologique.
Les Vies parallèles peuvent paraître un peu "sèches" par endroit. Elles correspondent au type d'ouvrage typique du 1er/2ème siècle parès JC où on collationnait par commodité différentes sources. L'auteur répercute les rumeurs lues ou entendues à droite et à gauche, compile des sources et tranche par endroit, réservant son jugement pour d'autres cas où il se contente de donner les théories en présence (il y a un côté aristotélicien: on examine les opinions en présence) . C'est une sorte d'abrégé comme il en existe dans d'autres domaines (en philosophie par exemple Apulée - qui arrive juste après la mort de Plutarque- a écrit une exposition des "dogmes" de Platon qui est un abrégé commode, on pourrait multiplier les exemples pour le 1er siècle et le 2ème siècle après JC). Reste que Plutarque en mettant en parallèle grecs et romains a fait une oeuvre plus originale et pleine d'esprit que d'autres abrégés du même type. Sans doute est-ce pour cette raison qu'il nous reste de lui ce type d'oeuvres alors que les commentaires de Platon qu'il a écrit ne nous sont pas parvenues. C'est dommage d'ailleurs car l'on a tendance à rejeter dans l'anecdotique Plutarque (qu'on pense à ses Propos de table qui fourmillent de mots d'esprits, d'anecdotes) alors que c'était sans aucun doute un auteur plus subtil et profond qu'on ne veut bien le croire.
18:57 Publié dans Philosophie grecque et/ou romaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : plutarque








