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30.04.2008
Des liens pour "l'affaire" de ces derniers jours
On trouvera sur ce forum, à cette adresse une reprise d'à peu près tous les textes conséquents à propos du livre de Gouguenheim.
Dans Libération, trois articles:
* la fameuse pétition de 56 chercheurs en histoire et philosophe du Moyen âge (j'ai acheté le journal mais la liste était incomplète et renvoyait au site).
* Un article d'Eric Aeschimann intitulé Aristote, un détour arabe contesté qui fait une synthèse de cette "affaire".
* Un article de Jean-Yves Grenier (absent de l'édition papier et uniquement disponible en ligne) intitulé “Aristote au Mont-Saint-Michel", savant et ambiguë qui est le premier article sérieusement argumenté que je lis sur la question.
* Un émission de France Culture, la Fabrique de l'histoire a analysé un moment cette affaire.
* Sur un blog, celui d'Ivan Rioufol, on peut lire un billet intitulé La "faute" de l'historien incorrect
* Ajout: à noter une synthèse sur le blog Philotropes
Voici grosso modo ce que j'ai vu de substantiel sur la toile. Si vous voyez d'autres liens, n'hésitez pas à me les indiquer.
20:15 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : gouguenheim, philosophie arabe, grecque, islam
29.04.2008
Sylvain Gouguenheim "Aristote au mont Saint-Michel" (2)
Je vous livre donc comme promis la suite de mes notes de lecture, ce qui me permet de mettre un point final à mes impressions sur cet ouvrage.
* p.15: l'auteur cite B. Lewis qui remarque que l'hellénisme connu en terre d'islam est plutôt l'hellénisme tardif et non celui de la période classique (celle de Platon et Aristote pour faire vite). C'est exact et les dernières études sur Simplicius (je pense par exemple aux rapprochements faits par P. Vallat dans son ouvrage paru chez Vrin, recensé ici même entre l'école d'Alexandrie et Farabi) ont clairement montré l'impact qu'a eu l'école d'Alexandrie sur l'appréciation du savoir grec. D'ailleurs, ceci explique pourquoi nous avons en arabe des textes d'Alexandre d'Aphrodise (cf. le Traité de la providence dont on trouvera une traduction chez Verdier par P. Thillet), de Thémistius (la Paraphrase du livre lambda de la Métaphysique d'Aristote, traduit de l'hébreu et de l'arabe par Brague chez Vrin), ...etc. Nombreux sont les signes que les arabes ont connu la philosophie grecque via la période hellénistique, par exemple l'idée que Platon et Aristote sont en harmonie (cf. le texte de Farabi par exemple) n'est apparue selon toute vraisemblance qu'à partir de Porphyre et mis à part Razi a été acceptée par les arabes. C'est un point important car quand on dit "les arabes ont connu les grecs", on est loin de s'imaginer les filtres par lesquels ils sont passés. Un autre exemple (trouvé chez Sezgin): vu qu'on connaissait Platon via Galien, on a attribué un traité de cautérisation à Platon (vu que Socrate était confondu avec Hippocrate - Suqrat/Buqrat- c'était d'une logique implacable !). Pour en revenir à Gouguenheim, il est exact de parler d'approximation même si selon les auteurs (Aristote, Platon, Galien ...) elle varie (rappelons que l'on s'aide de la traduction arabe de certains traités d'Aristote - De la génération et de la corruption par exemple, voyez l'édition en Budé de Marwan Rashed de ce texte - pour corriger le texte grec) et bien entendu, il n'est pas toujours évident de faire la part entre la reprise inexacte d'une donnée grecque et la réinterprétation créatrice. Au fond, la reprise des grecs par les arabes, dans le domaine philosophique, c'est une belle approximation et je trouve l'auteur un peu dur quand il dit que la falsafa n'a pas apporté de mutation substantielle (comme en Europe avec Descartes p.147).
* p.101: l'auteur dit: l'Orient musulman doit presque tout à l'orient chrétien. Et c'est cette dette que l'on passe le plus souvent sous silence de nos jours, tant dans le monde occidental que dans le monde musulman. Je l'ai déjà dit mais c'est peut-être le grand public qui ignore cela (le rôle des chrétiens syriaques) mais sans doute pas les personnes qui se sont intéressées à la question. Sinon, là, je trouve un peu incohérent de dire que nous n'avons pas de dette à l'égard des arabes puis de dire que l'orient musulman en aurait une à l'égard de l'orient chrétien. Les traductions, on le sait, émanaient de commandes privées et c'était dans l'intérêt des chrétiens de faire durer ce gagne pain. Tout ce que rappelle l'auteur à cet égard est exact, même l'anecdote des traductions plus ou moins bâclées selon le destinataire. Cependant n'oublions pas que les traducteurs se faisaient payer, encourageaient peut-être par là l'inutilité pour une élite d'apprendre le grec (vu qu'ils s'en chargeaient). La notion de dette, je suis d'accord pour la retirer côté arabe-occident chrétien (si le terme est trop surchargé) mais pourquoi refuser la réciprocité ?
*p.129-130: la question de savoir qui a brûlé les bibliothèques d'Alexandrie et consort m' a toujours paru limité faute de sources crédibles. Je ne reproche pas à Gouguenheim d'en avoir parlé et même il est tout à fait possible que, comme il l'évqoue, on ait commencé par brûler avant de se rendre de la bêtise que l'on faisait. Dans tous les cas, c'était des guerriers parfois loin de la base qui agissaient, cela ne nous éclairera pas beacoup sur le rapport d'une civilisation entière face à la conservation des livres (ce que l'auteur se garde bien de dire d'ailleurs)
*p.139 à142: l'auteur discute du terme raison, distinguant une rationalité grecque d'une rationalité coranique (Ce que l'Europe appelle raison est une faculté assujettie au caractère divin au caractère divin du Coran p.165). Je n'ai pas grand chose à dire ici car je me méfie quand on applique le terme raison à l'époque grecque ou médiévale. L'auteur a raison (sans jeu de mot) de rappeler la limitation du tafsir (commentaire exotérique du coran pour faire vite), la fermeture de l'ijtihad (liberté de réflexion dans le domaine juridique), il rappelle aussi à juste titre la très intéressante étude de D. Urvoy sur le statut limité des "penseurs libres" en terre d'islam. Tous ces faits sont rigoureusement exacts et sont là pour nous inviter à la prudence quand on se prononce sur l'exercice de l'entendement dans le monde arabo-musulman. Il reste que la conclusion (p. 173-177 où l'auteur réserve - avec des nuances et des précautions, il précise que la raison est universelle - un traitement de faveur à l'Europe en contestant au passage la réflexion de Detienne) selon laquelle l'Europe aurait vraiment hérité de la rationnalité grecque et pas le monde arabo-musulman me laisse dubitatif pour la seule raison que la trinité logos/ratio/'aql (à supposer qu'on prenne les trois bons mots) est loin de correspondre à ce que le 17ème siècle établira comme la raison universelle qui se trouve en tout homme d'après Malebranche (et derrière Descartes). Au fond, je ne fais qu'appliquer la leçon de l'auteur, à savoir me méfier des termes. Appliquer le terme de raison unilatéralement du 5ème siècle à aujourd'hui est une chose périlleuse à laquelle je ne me risquerais pas. Quant au passage suivant, il me laisse là aussi sceptique (au sens propre): "le recours à la logique implique formalisation de l'argumentation et du raisonnement, nullement rationalise", ces mots d'A. Guerreau-Jalabert, appliqués à l'Occident médiéval des 12ème-13ème siècles, valent aussi pour l'Islam des abbassides. Je suis d'accord pour reconnaître un enracinement du raisonnement dans le fiqh (jurisprudence), je trouve même que c'est une voie qui n'a pas été assez inexploré et qui mériterait de l'être davantage mais de là à régler la question du rationalisme, c'est trop peu.
* p. 148: Gouguenheim, bien informé sur al Farabi dit qu'il est le plus audacieux dans le rapport philosophie/révélation. Il conclut qu'il accorde au prophète le rang le plus achevé de l'humanité, s'appuyant, je suppose (pas de renvoi explicite à un ouvrage de Farabi), au texte connu sous le nom d'Opinions des habitants de la cité idéale. On soupçonne quand même Farabi d'avoir caché sa véritable pensée et Farabi souligne plusieurs fois l'antériorité chronologique de la philosophie sur la religion. Farabi semble avoir été en définitive quand même bien audacieux tout en se protégeant dans ses écrits.
* Les derniers chapitres intitulés Problèmes de civilisation et Le soleil d'Apollon illumine sur l'Occident (référence ironique au livre de Hunke) sont bien entendus ceux qui me posent le plus de problèmes car ils proposent une philosophie du rapport entre les civilisations assez discutables. Cela tient au fait, je pense, que ce type de réflexion mériterait d'être étayée par des matériaux plus nombreux aussi bien côté latin que côté arabe. Dans le cadre d'un essai aussi bref (comparé aux sommes qu'on peut rencontrer dans le monde universitaire avec des notes de bas de page affolant), difficile d'aller bien loin.
CONCLUSION
Je conclus tout ceci en rappelant que je ne m'intéresse qu'à la partie arabe, l'autre, je la laisse à plus compétent que moi. Je n'ai pas d'intérêt religieux, universitaire ou autre à régler; habitant Lille, je n'ai pas d'intérêt politique (je suis loin des sphères politiques !) ou éditorial (je ne suis pour l'instant publié par personne). J'ai lu ce livre avec impartialité cherchant si effectivement il y avait matière à crier au scandale (partie arabe s'entend) et honnêtement, non, ce qui est rapporté est pour moi une synthèse de ce qu'on a pu dire ces derniers temps à droite ou à gauche, chez Brague, Urvoy ou d'autres. Ces matériaux, l'auteur les a mis à contribution d'une réflexion sans doute discutable avec laquelle je ne suis pas forcément d'accord mais ce n'est pas la première fois que l'on publierait ce genre de choses en France (faisons un pari: on doit trouver des ouvrages de ce type en moins exact et moins substantiel, à commencer les vulgates - pour prendre un mot à la mode - destinés aux étudiants en histoire). Assez curieusement, le livre de Gutas qui démystifiait le bayt al hikma n'a pas fait scandale, Au moyen du moyen-âge de Brague n'a pas fait un tel bruit, l'édition en poche du livre de Dominique Urvoy Les penseurs libres dans l'islam classique n'a pas été l'objet d'un quelconque anathème. Pourquoi celui-là ? Sans doute Assouline a-t-il raison quand il sous-entend que c'est une simple question d'intrigue éditoriale ! Toujours est-il que, dernier évènement en date, Télérama publie une pétition de l'ENS-LSH de Lyon qui s'ajoute à trois articles du Monde, un du Figaro (en attente d'autres: Libération ?), deux articles de Télérama (dont un de Libera). L'un des deux articles de Télérama (et je l'ai lu dans d'autres endroits) laisse sous-entendre que le livre n'aurait pas dû paraître dans une collection si prestigieuse (donc en clair, chez un obscur éditeur, personne ne se serait donné la peine d' aller lui chercher des poux). Je vais finir par croire que c'est plus cela le problème qu'une supposée proximité avec l'extrême-droite ou une idéologie douteuse (et méfions-nous d'employer à tort et à travers l'accusation d'islamophobie, ceci dit dans le plus grand respect de cette religion)
Ce qui est certain, c'est que pour moi, vu de ma capitale des Flandres, tout cela est un peu vain car quand la tempête se sera calmée, qui se souciera de financer davantage de projets de recherche pour y voir un peu plus clair dans ces histoires gréco-arabes ? Créera-t-on à Lille III un poste de philosophie de langue arabe (remarquez l'intitulé très large) pour enseignant chercheur ? Soutiendra-t-on les rares qui financent sur leur fond propre (je ne parle pas des quelques uns qui en vivent, vous l'aurez compris) un travail un peu ingrat sur des textes non traduits et qui cherchent à établir les faits objectivement ? Il y a peu de chances ...
18:16 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : philosophie grecque, arabe, islam, gouguenheim
28.04.2008
En attendant la suite de mon compte rendu
Je publie bientôt la suite de mes notes de lecture. Vous pouvez lire deux articles de Télérama sur la question:
* le fameux texte d'Alain de Libera
* Un autre qui porte le titre pas très original de Polémique autour d'une essai sur l'Europe
* Byzance me signale un article de l'International Tribune : Europe's debt to Islam given a skeptical look.
Autant de pièces à verser au dossier. J'y reviendrai.
22:30 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie grecque, arabe, islam, gouguenheim
27.04.2008
Sylvain Gouguenheim "Aristote au mont Saint-Michel" (1)
AVIS GENERAL
Bon, donc, voilà, j'ai lu le livre et autant le dire d'emblée, il y a plus là une réflexion (à laquelle on adhère ou qu'on conteste) sur la transmission du savoir grec au monde arabe et occidental qu'un pamphlet contre le monde arabe et musulman. De ce point de vue, les deux recensions faites par Le Monde et Le Figaro ont fait perdre des nuances à l'ouvrage et semé la confusion dans les esprits. A ce titre, je ne retire rien de ce que j'ai dit précédemment (vu que je m'exprimais par rapport aux deux recensions et non au livre) même si je vais apporter des nuances à présent que j'ai lu le livre. Je m'excuse d'avance mais, faute de temps, je publie en deux parties mon compte-rendu.
L'auteur pose une question simple: peut-on dire que l'occident a une dette envers le monde arabe ? Le terme dette est-il le bon ? Je cite: On ne voit donc pas que l'Islam ait proposé son savoir aux Occidentaux, ni qu'il ait envoyé ses mathématiciens ou ses oulémas dispenser la science aux infidèles. En somme, ce que l'Occident a découvert, il est allé le chercher directement (p.183). Cela me semble du bon sens. Continuons, toujours à la même page: Que l'Islam ait conservé, grâce aux chrétiens syriaques (...) une grande partie du savoir grec est indiscutable. Que l'Occident en ait bénéficié est exact, même si ce ne fut pas l'unique canal par lequel il redécouvrit ce savoir. Mais que les musulmans aient volontairement retransmis ce savoir antique est une vue de l'esprit. Au fond, il faut comprendre ce livre comme une sorte de garde fou: il nous dit à quel point des termes comme "transmission", "dette", "rationalisme" sont trompeurs et induisent des représentations trompeuses: un bas moyen âge fort obscur en Occident face à un monde arabe lumineux. Cette représentation étant ôtée, on pourra commencer à travailler. L'auteur donne donc plus un cadre, fixe des limites, certaines ayant déjà été pointées par des chercheurs, qu'un avis définitif sur la civilisation occidentale et arabe à l'époque médiévale.
L'erreur vient de ce qu'on pense que si l'on dit que l'on ne doit rien aux arabes, alors, on leur retire toute valeur. Là est me semble-t-il le noeud du probléme. Les recensions du Monde et du Figaro en claironnant fièrement: on ne doit rien aux arabes, ont quelque peu accentué cette erreur. Le Monde cite Alain de Libera qui dit : Je croyais naïvement qu'en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d'arts ou de savoirs (...), nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Farabi pour les Arabes, le "grand héritage humain". C'était oublier l'Europe aux anciens parapets. (...). Cette Europe-là n'est pas la mienne". Rien n'interdit aujourd'hui de poursuivre cette noble quête, au contraire et rien n'interdit de dire qu'il y avait dans le passé des prémisses, par contre, pourquoi plaquer ce noble idéal sur le passé si ce dernier n'y correspond pas ? Dans le même article (Polémique sur les racines de l'Europe) Le Monde dit avoir reçu un texte (non publié intégralement comme le relève certains abonnés dans leur réactions!) qui dit: il n'est aucun philosophe ou historien des sciences sérieux pour affirmer que "l'Europe doit ses savoirs à l'islam" ; la science en tant que telle se développe selon ses voies propres et ne doit pas plus à l'islam qu'au christianisme, au judaïsme ou à toute autre religion. En revanche, l'idée que l'Europe ne doit rien au monde arabe (ou arabo-islamique) et que la science moderne est héritière directe et unique de la science et de la philosophie grecques n'est pas nouvelle. Elle constitue même le lieu commun de la majorité des penseurs du XIXe siècle et du début du XXe siècle, tant philosophes qu'historiens des sciences, dont le compte rendu du Monde reprend tous les poncifs. Donc, comme je le disais plus haut, il est curieux que tout d'un coup aujourd'hui, on en vienne à s'inquiéter. Je n'ai lu nulle part dans ce livre qu'al Farabi ou Averroès avaient démérité face au savoir grec. Gouguenheim ne s'exprime pas sur la valeur de la "digestion" du savoir grec par les arabes, il rappelle juste ses limites. Quand il dit qu'il ne faut pas s'imaginer une culture entière imprégnée d'hellénisme, c'est encore une fois du bon sens. On ne peut lui donner tort quand il souligne que le Coran ou le fiqh absorbait davantage les esprits que l'étude d'Aristote. La philosophie est restée une activité soit solitaire soit limitée à des cercles (Gouguenheim n'évoque pas et c'est dommage le cercle d'Al Kindi, de Sijistani ...etc.) mais en aucun cas une institution.
NOTES DE LECTURE
Au risque de me répéter, je ne m'occuperai ici que de la partie arabe puisque c'est le domaine où j'ai des connaissances et je l'espère des compétences (si certains d'entre vous avaient des doutes sur ce point, qu'ils m'adressent un email - vous le trouverez en cliquant sur "à propos" juste en dessous du chien - le fameux spitz japonais, je vous répondrai dès que j'aurai le temps). Je vous livre dans le désordre quelques réflexions au fil de ma lecture.
*Si l'article du journal Le Monde a pointé la référence à Marchand en bibliographie, , il faut savoir que l'auteur s'appuie sur D. Urvoy, Brague, Van Ess, Th. d'Alverny (entre autres) qui sont quand même dans le domaine gréco-arabe (et l'époque médiévale de façon plus large) bien connus et qui ont étudié les textes en arabe. Un simple coup d'oeil aux notes permet de se rendre compte que contrairement à ce qu'insinue l'article du Monde (Une démonstration suspecte) René Marchand n'est pas "régulièrement cité", c'est plutôt Dominique d'Urvoy !!! Je trouve l'accusation quelque peu étrange d'autant plus que ce n'est pas l'ouvrage de Marchand qui est incriminé par l'article mais le fait qu'il soit en contact avec un site "islamovigilant". Drôle d'argument ! L'article aurait pu au moins dire que l'ouvrage était inexact, mal documenté ou que sais-je (je ne l'ai pas lu en ce qui me concerne, donc je n'en sais pas plus mais c'est ce que je m'attendrais à lire quand on critique une référence) mais non, on dit juste qu'il est en contact avec ce site. On atteint un sommet lorsque l'article dit : les fréquentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses. Elles n'ont pas leur place dans un ouvrage prétendument sérieux, dans les collections d'une grande maison d'édition. Pourquoi ne pas demander tant qu'on y est le renvoi de la personne qui a décidé de la publication du livre au Seuil ??? Je trouve que c'est aller un peu trop loin, là. Et si je puis me permettre une analogie: assez curieusement quand paraissent des livres sur le Jésus historique, sur un Jésus démystifié, il ne vient à l'idée de personne de faire un tel procès ou de crier au scandale.
*Ce qu'on pourrait regretter, c'est que l'auteur semble de toute évidence ne pas connaître l'arabe ni être familier avec l'ensemble du corpus de la falsafa dans le détail. Je dis regretter et non reprocher car il n'est interdit à personne de réfléchir sur des sources disponibles dès l'instant où on en fait un usage exact, ce que l'auteur fait. Par exemple, le fait que le terme 'ilm ne corresponde pas au terme savoir (p.138) mais à la "science" coranique a été dit depuis un bon moment par Brague ou Urvoy. Cela ne devrait d'ailleurs étonner personne, quand un homme de l'époque médiévale dit "savoir", Dieu n'est jamais loin ! Cependant, il y a quelques légères inexactitudes ça et là qui ne changent pas grand chose à l'affaire mais méritent d'être signalées Par exemple, à la page 97, l'auteur dit qu'Hunayn ibn Ishaq aurait traduit Les Lois, le Timée et La République.Le cas est malheureusement plus compliqué, il y a de fortes chances que l'on ait traduit des paraphrases de Platon par Galien et non Platon lui-même. Nous disposons toujours en arabe de l'abrégé de La République par Galien, texte que l'on trouve en arabe et dans une traduction latine (faite au 20ème siècle, curieusement, personne ne s'est donné la peine de le traduire en anglais ou français, le père Festugière a même fait quelques remarques sur le texte en se basant sur le texte latin). Mais bon, on peut faire quand même grâce à l'auteur de ce point mineur.Une erreur dont on peut par contre blanchir l'auteur, contrairement à ce qu'affirmait l'auteur de la recension dans Le Figaro, jamais Gouguenheim n'affirme que La Métaphysique d'Aristote n'a pas été traduit en arabe - au contraire. Ce point est réglé. Quant aux Politiques d'Aristote, jusqu'à preuve du contraire, l'ouvrage n'a pas été traduit. Ceci étant dit, je trouve que l'auteur passe trop sous silence le rôle joué par La République de Platon (sous sa forme abrégée). Ce n'est pas par hasard qu'Averroès ou al Farabi s'y réfèrent, Platon offre la politique la plus proche du monde arabe. En ce sens l'auteur n'a pas tort de soupçonner que l'ouvrage n'a pas été traduit car ils ne correspondaient pas aux attentes des arabes (se pose aussi le problème de compréhension des institutions grecques, quand on lit Ibn nadim et de nombreux auteurs, on voit qu'ils ont du mal à comprendre le système politique grec !)
*A propos d'Ibn Nadim, Gouguenheim dit: "quel crédit accorder à l'auteur, libraire de profession et amoureux des livres dont le texte est postérieur de plus de cent cinquante ans aux faits relatés ? (P. 133) L'auteur fait bien entendu allusion au songe du calife (qui aurait vu Aristote) d'où dériverait la mythique bayt al hikma (maison de la sagesse). Or justement, Ibn Nadim est une preuve que cette maison n'était pas publique ni rien de ce que la propagande abbasside a laissé sous-entendre vu que sauf erreur de ma part, je ne me rappelle pas qu'ibn Nadim dise quelque part: j'ai été consulter tel livre à la maison de la sagesse. En ce qui concerne le "catalogue" d'ibn Nadim, on sait ou soupçonne qu'il est fautif par endroits mais il reste parfois notre seule référence. Je consacrerai un billet un de ces quatre à ce fameux Fihrsitd'ibn Nadim. Je me répète mais il est vraiment dommage que l'auteur n'ait pas pensé à citer Gutas qui partage le même scepticisme sur cette "maison de la sagesse".
*L'article du Monde dit : Si l'on suit Sylvain Gouguenheim, la civilisation islamique se serait avérée incapable d'assimiler l'héritage grec ou d'accepter Aristote, faute de pouvoir accéder aux textes sans les traductions des chrétiens d'Orient, faute de pouvoir subordonner la révélation à la raison. Je n'ai pas lu cela (je parle surtout du début de la phrase comme vous allez le comprenre) ! L'auteur explique bien que les arabes ne voulaient pas lire Aristote en grec mais en arabe car c'est la langue sacrée (ce qui est donc bien différent d'une incapacité) et je ne pense pas que le but des arabes était d'assimiler ou d'accepter Aristote. Je suis presque d'accord avec Gouguenheim quand il dit que les musulmans puis les chrétiens (ceux d'Occident) ont pris ce qui les intéressait. Je ne vois pas les choses autrement: les hommes fonctionnent quand même à l'intérêt ! Pourquoi les arabes se seraient-ils intéressé aux grecs sinon ? Je dis presque d'accord car je suis très loin de suivre l'auteur par contre quand il dit: Ni la littérature ni la tragédie ou la philosophie grecque n'ont investi la culture musulmane. Seule la logique y a trouvé sa place au sein de milieux fort variés, et avec quelques restrictions. Je ne suis guère étonné que la recension du Figaro ait pointé cette phrase que je trouve être un raccourci un peu simpliste. D'accord éventuellement pour la littérature (avec des restrictions que j'ai énoncées dans un billet précédent) mais pas pour la philosophie. Si l'on a bien noté une nette préférence pour la logique (chez al Farabi par exemple), tout ne se réduit pas à la logique chez lui. Et l'auteur aurait été plus prudent d'écrire comme il l'écrivait ailleurs sous bénéfice d'inventaire. Tant qu'on est dans la critique, ajoutons d'ailleurs qu'il est un peu regrettable que ce soit toujours les mêmes noms qui reviennent. Certes, al Farabi et Averroès sont au dessus du lot si je puis m'exprimer ainsi mais je regrette vraiment de ne pas voir le nom d'Al 'Amiri (j'en parlais récemment) ou encore chez les syriaques pas un mot de Yahya ibn 'Adi qui nous a laissé un traité d'éthique (akhlaq) dont il existe une traduction française et qu'on crédite de plusieurs traductions. C'est une litanie un peu énervante chez moi mais sans avoir besoin de faire une liste, il faut reconnaître que dans le domaine gréco-arabe, il y a beaucoup de textes à étudier et traduire. Il y en a même à l'état de manuscrits qui ne sont même pas édités en arabe. On est loin de tout savoir. Soyons quand même prudent et n'oublions pas de dire: en l'état de nos connaissances.
Je m'arrête là pour aujourd'hui et je vous livre la deuxième et dernière partie de mes notes de lecture - pour ceux que cela intéresse - d'ici quelques jours.
13:34 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : philosophie grecque, arabe, islam, gouguenheim
26.04.2008
Livre de Gouguenheim trouvé !
Une note en vitesse pour vous dire que j'ai trouvé le livre de Sylvain Gouguenheim, le fameux Aristote au Monde Saint-Michel (le vendeur m'a dit que c'était un livre qui faisait parler de lui - sans blague !!!) ce qui va me permettre de commenter le deuxième article du Monde et de vous parler de la partie "arabe" (celle sur laquelle je suis compétent, je laisse à d'autres le soin de s'exprimer sur la partie "chrétienne") du livre. La bibliographie sélective (notez bien que l'auteur nous fait grâce dans son édition de la biblio de type universitaire) ne me semble nullement orientée, si le nom de Marchand apparaît ce n'est qu'une référence parmi d'autres, reconnues dans le monde universitaire. Quant à certaines idées défendues, un parcours rapide me permet d'ores et déjà de dire qu'il n'y a là pas tant de choses nouvelles vu que sur bien des points (la maison de la sagesse, la minorité de la falsafa), l'auteur reprend en grande parties des thèses que l'on peut lire ailleurs (on peut regretter l'absence de Gutas dans la bibliographie mais celle-ci après tout est sélective). Si polémique il y a, c'est par ignorance de ce que la recherche a établi patiemment depuis ces dernières années. Quant à servir d'argument pour défendre ou contrer l'islam en France, c'est un tout autre problème ... Je vous en parle plus longuement d'ici quelques jours (le temps de lire de façon détaillée et d'y répondre).
11:26 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gouguenheim, philosophie grecque, arabe, islam
25.04.2008
Toujours Gouguenheim
Un de mes lecteurs (ou lectrice) répondant au doux nom de Byzance me signale que Le Monde a fait paraître à la date du 24 avril deux articles. Une réponse de Gouguenheim à cette adresse:
LE MONDE DES LIVRES | 24.04.08
18:15 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie grecque, arabe, islam, gouguenheim
22.04.2008
Revue de blogs sur le dernier livre de Gougenheim
C'est incroyable, il suffit de parler des arabes et de l'islam pour voir son blog connaître un pic de fréquentation. Il est vrai que j'ai trainé ça et là pour voir ce que l'on pensait du livre de Gouguenheim (laissant parfois un commentaire) mais je ne m'attendais pas à une telle hausse de visites.
On trouve beaucoup de copier/coller de l'article du Monde (moins du Figaro) sans se soucier de détailler soit pour se féliciter de ce pavé lancé dans la mare soit pour s'indigner. Comme le relève assez justement Mediévizmes peu ont lu ce livre, ce qui fait que tout le monde (moi le premier) se base sur des recensions (mais je n'avais comme prétention à la base que de rectifier quelques erreurs dans la recension du Figaroque m'avait montré un ami, je parle bien entendu de l'exemplaire papier). J'ignorais complètement que l'on avait autant parler de ce livre sur internet et qu'il était quelque peu instrumentalisé des deux côtés !. Un autre blog que je ne connaissais pas du tout conseille à Wikipédia de lire le livre (visiblement l'auteur semble en croisade contre Wikipédia mais je n'ai pas eu le temps de lire son blog en entier et de prendre connaissance de ses arguments). Collages s'inquiète de la vision étriquée de la philosophie que nous risquons d'avoir à force d'évacuer toutes les influences étrangères (je schématise énormément là, voyez directement ce qu'elle écrit) et soupçonne derrière toute cela l'idéologie d'une Europe chrétienne lestée de toute dette non occidentale.Voilà ce que j'ai trouvé à droite et à gauche sans prétendre à l'exhausitivité.
Ce qui est certain, c'est que j'avais dit dans un billet précédent (cf. là) que l'on se souciait peu en France des recherches dans le domaine des sciences humaines. Et pourtant des livres (et donc des travaux) comme celui de Gouguenheim sont précieux pour faire avancer nos connaissances. Je ne pense que nous en sachions assez pour décréter que le monde chrétien ignorait tout des grecs avant le 13ème siècle. En ce qui concerne le monde arabe, c'est une chose de dire que l'on connaissait Platon, c'en est une autre que de savoir ce qu'ils en connaissaient réellement (je lis à droite et à gauche que les arabes connaissaient tel philosophe mais dans le détail c'est bien plus compliqué !). Il nous manque beaucoup d'études de fond dans le domaine même si la recherche dans le domaine gréco-arabe a bien progressé en un siècle (tellement bien d'ailleurs qu'on n'interprète plus al Farabi aujourd'hui comme au début du 20ème siècle - ce n'est qu'un exemple parmi d'autres). Si on veut en avoir le coeur net, il faut vraiment essayer de mettre à jour toutes les relations envisageables entre le monde grec, les arabes et la chrétienté. Peut-être se rendra-t-on compte que, comme je le soupçonne, il faut voir les choses de façon très nuancée.
20:05 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : islam, sylvain gouguenheim, arabe
19.04.2008
Les grecs et le moyen âge: avons-nous une dette envers les arabes ? (4 et fin provisoire)
Conclusion provisoire de tout cela: ce qui me dérange donc dans ces deux articles, c'est cette idée qu'au fond on ne devrait rien aux arabes (comme s'il y avait quelque chose de honteux ...). Rectifions de toute façon immédiatement: si dette il y avait ce ne serait pas aux arabes en soi (ou aux musulmans, invoquer l'islam serait encore plus noyer le poisson !) mais à quelques individus isolés (comme cela a souvent été le cas). Arabes peut-être mais l'esprit souffle où il veut et il s'est trouvé qu'en certains lieux, à certaines époques, il trouvait parfois des contrées temporairement plus favorables que d'autres. Ce pouvait être Saint-Michel ou Bagdad. On ne tirera de ce fait aucune conclusion solide en réalité: ni interpénétration profonde des cultures ni ignorance totale d'ailleurs - comme si les civilisations fonctionnaient en vase clos, pas d'enseignement particulier sur le rôle positif ou négatif sur la religion: la pensée d'al Farabi s'explique-t-elle à la lumière de sa pratique religieuse ? Pas sûr du tout ! Ce qui ne veut pas dire que l'on puisse faire d'al Farabi ou d'Averroès - comme ce fut un temps la mode - un précurseur d'une quelconque position équilibrée entre foi et raison. Décidément, nous avons encore beaucoup de chemin à faire avant de saisir vraiment l'esprit du moyen âge.
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Les grecs et le moyen âge: avons-nous une dette envers les arabes ? (3)
Venons en à présent au coeur du problème. Cette fameuse rupture avec l'islam des Lumières ... Je me permets de renvoyer à deux mini recensions faites par moi-même ici : celle du livre de Gutas qui date de 1998 qui montre déjà à quel point il faut se méfier de la propagande abbasside et de ses mythes: le songe du calife qui aurait vu Aristote, la "maison de la sagesse", autant de choses qui ne résistent pas à une analyse minutieuse des faits; et celle de Brague (2006) où je concluais en disant: Voilà donc un livre intéressant car démystifiant de tout côté ce moyen âge que l'on voudrait tantôt obscurantiste, tantôt tolérant. Il n'est ni l'un ni l'autre. Sans doute rêvons-nous aujourd'hui d'un futur où un islam pacifié coexisterait dans le dialogue philosophique avec le monde chrétien et juif. Pourquoi pas. Mais ce futur reste à construire, il ne se trouve pas tout fait dans le passé et quand on reste à ressusciter la soit disante paix des religions de l'Espagne médiévale, on commet au fond la même erreur que le monde musulman quand sa partie extrême cherche à ressusciter l'époque du prophète Mahomet. Leçon difficile à entendre mais qu'il faudra bien accepter si l'on veut aller de l'avant. Je rappelle l'existence de ces deux recensions (sans prétention) antérieures à l'article du Figaro et du Monde pour dire que l'on n'a pas attendu le livre de Gougenheim pour remettre en doute la thèse d'un islam des lumières.
Cependant, dans l'article de Mr Boiron (Le Figaro) et plus encore dans celui de Mr Pol Droit (Le Monde), il y a quelque chose qui me dérange, une sorte de plaisir à contaster qu'ouf ! On ne doit rien aux arabes ! L'enjeu idéologique est clair: d'un côté Alain de Libéra ou Arkoun (cité au début de l'article de Mr Pol Droit) partisan d'un islam (ou plus largement du monde arabo musulman) qui serait un maillon important de l'histoire européenne, de l'autre la thèse que l'on ne doit rien à l'islam ou aux arabes. Cet enjeu idéologique à mon humble avis ne peut que nous induire en erreur sur toute la complexité des échanges de l'héritage grec dans le monde arabe et chrétien. Pour une simple raison: et si c'était plus compliqué que cela ? Sans doute la dette à l'égard du monde arabe est-elle moins importante qu'on ne l'a dit et sans doute le monde chrétien était-il moins ignorant en matière grecque qu'on l'a dit et j'ai commencé par dire que la thèse était trop simpliste pour être vraie. Mais une fois dit cela: que savons-nous vraiment en plus ?
Il est prématuré d'affirmer que l'hellénisation (terme sans doute mal choisi, de toute façon) du monde arabe est restée superficielle. Dans quelle mesure ainsi la connaissance de la logique grecque a-t-elle affectée le raisonnement juridique dans le fiqh ? Quel impact les théories grecques du bonheur ont-elles eu dans l'islam ? Dans quelle mesure la vulgate du néoplatonisme a-t-elle influencé le soufisme ? Est-on en mesure de répondre clairement à ces questions ? Les arabes ont pris aux grecs ce qui les intéressaient (les chrétiens en ont fait autant) et l'ont digéré, à tel point qu'il est parfois impossible de tracer des lignes de transmission claire et nette. Le Connais-toi toi-même ainsi se retrouve dans certains hadith: plagiat ou retour à un thème universel ? Un autre exemple trouvé dans mes lectures : dans le Coran X, 100: " Il (=Dieu) fera tomber la souillure sur ceux qui point ne raisonnent ?" En note, Youssef Seddik fait remarquer: "dans le Sophiste de Platon (230-231) Socrate fait la même liaison entre souillure et refus de la rationnalité." Autre exemple: le rapprochement qu'al Biruni fait entre l'Inde et Platon est loin d'être idiot et ce, en dépit du fait qu'al Biruni avait une connaissance sans doute très approximative de Platon. Je pourrais donner ainsi toute une suite de faits bien éloignés de la paisible certitude que les grecs et les arabes en sont restés à des rapports superficiels. Ce qui est certain c'est que le monde arabe n'a pas eu une réception de la pensée grecque très philologiquement exacte, ce qui conduit l'homme contemporain que nous sommes à conclure à un rapport superficiel. Le monde arabe a très souvent traduit la pensée grecque dans ses modes de pensée (voyez l'exemple de Thalès expliqué par Shahrastani que j'avais analysé là ) et c'est parce que nous projetons nos modes de pensée contemporains que parfois, on passe à côté d'une intuition philosophique intéressante.
(La conclusion dans le billet suivant)
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Les grecs et le moyen âge: avons-nous une dette envers les arabes ? (2)
Je continue ma réflexion sur les deux articles du Monde et du Figaro. Mr Boiron cite un passage du livre où l'auteur fait remarquer que jamais les arabes n'ont appris le grec - ni al Farabi (sa Philosophie de Platon donne des étymologies fantaisistes des titres des dilaogues de Platon), ni Averroès, ni Avicenne. C'est exact. De fait , une fois les principaux textes grecs passés en arabe, on ne s'est pas soucié de rectifications philologiques, au contraire, on a considéré que traduit en arabe, la langue sacrée du Coran par excellence, on n'avait nul besoin de revenir à une langue inférieure. Ceci étant dit - s'agit-il de mépris pour la langue grecque ou un souci de donner à Aristote une forme plus achevée en le traduisant dans une langue plus digne de lui encore ? La notion de traduction au début du moyen âge n'a pas tout à fait le même sens que celui que lui nous donnons aujourd'hui (respect du texte original) et des traducteurs ont cru bien faire en substituant "anges" au terme grec "theoï" (les dieux).
Je me permets de citer un extrait de la recension du Figaro qui m' a laissé songeur: Quant à l'influence d'Aristote, elle s'exerça essentiellement dans le domaine de la logique et des sciences de la nature. Rappelons que ni La Métaphysique, ni La Politique ne furent traduites en arabe.
Ah si les choses étaient aussi simples !!! Là je suis obligé de rectifier. Pour Les Politiques d'Aristote, le fait est exact mais la présentation du fait est biaisée: les arabes auraient bien voulu l'avoir ce texte !!! Averroès se replie ainsi sur une paraphrase de La République de Platon "faute de mieux" (l'expression est de Mr Brague), n'ayant pas réussi à trouver le livre (sans doute parce qu'il n'était pas en effet traduit). On a produit des apocryphes comme le fameux Sirr al asrar (Le Secret des secrets) pour combler ce vide. Peut-être même Platon doit-il la transmission de sa pensée politique au fait qu'il y avait là un vide à combler. Mais les arabes étaient loin de se désintéresser de la question politique - ne serait-ce que par intérêt, ils étaient en train de mettre en place des structures politiques et connaître l'avis des grecs ne leur était pas indifférent. Sur le cas de la Métaphysique d'Aristote, l'auteur de l'article fait manifestement erreur. On en connaissait au moins de très larges extraits - à commencer par le livre lamda connu via les paraphrases de Thémistius et Alexandre d'Aphrodise (Averroès en fait même un commentaire de ce livre lambda !!!). Ibn Nadim dans son catalogue affirme qu' Ishaq - le fils du grand traducteur Hunayn - a traduit plusieurs livres de la Métaphysique d'Aristote. Je ne suis pas un spécialiste assez compétent pour être plus précis mais laisser sous-entendre un désintérêt pour la Métaphysique d'Aristote ne correspond pas du tout à ce que l'on sait. Rappelons d'ailleurs que les arabes considéraient la paraphrase des dernières Ennéades de Plotin comme la Théologie d'Aristote et sa véritable métaphysique. Il n'y avait donc pas désintérêt des considérations politiques et métaphysiques. Au contraire.
Dans la troisième partie (à venir), j'aborde la question religieuse.
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