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29.04.2008

Sylvain Gouguenheim "Aristote au mont Saint-Michel" (2)

Je vous livre donc comme promis la suite de mes notes de lecture, ce qui me permet de mettre un point final  à mes impressions sur cet ouvrage.

* p.15: l'auteur cite B. Lewis qui remarque  que l'hellénisme connu en terre d'islam est plutôt l'hellénisme tardif et non celui de la période classique (celle de Platon et Aristote pour faire vite). C'est exact et les dernières études sur Simplicius (je pense par exemple aux rapprochements faits par P. Vallat dans son ouvrage paru chez Vrin, recensé ici même entre l'école d'Alexandrie et Farabi) ont clairement montré l'impact qu'a eu l'école d'Alexandrie sur l'appréciation du savoir grec.  D'ailleurs, ceci explique pourquoi nous avons en arabe des textes d'Alexandre d'Aphrodise (cf. le Traité de la providence dont on trouvera une traduction chez Verdier par P. Thillet), de Thémistius (la Paraphrase du livre lambda de la Métaphysique d'Aristote, traduit de l'hébreu et de l'arabe par Brague chez Vrin), ...etc.  Nombreux sont les signes que les arabes ont connu la philosophie grecque via la période hellénistique, par exemple l'idée que Platon et Aristote sont en harmonie (cf. le texte de Farabi par exemple) n'est apparue selon toute vraisemblance qu'à partir de Porphyre et mis à part Razi a été acceptée par les arabes. C'est un point important car quand on dit "les arabes ont connu les grecs", on est loin de s'imaginer les filtres par lesquels ils sont passés. Un autre exemple (trouvé chez Sezgin): vu qu'on connaissait Platon via Galien, on a attribué un traité de cautérisation à Platon (vu que Socrate était confondu avec Hippocrate - Suqrat/Buqrat- c'était d'une logique implacable !). Pour en revenir à Gouguenheim, il est exact de parler d'approximation même si selon les auteurs (Aristote, Platon, Galien ...) elle varie (rappelons que l'on s'aide de la traduction arabe de certains traités d'Aristote - De la génération et de la corruption par exemple, voyez l'édition en Budé de Marwan Rashed de ce texte - pour corriger le texte grec) et bien entendu, il n'est pas toujours évident de faire la part entre la reprise inexacte d'une donnée grecque et la réinterprétation créatrice. Au fond, la reprise des grecs par les arabes, dans le domaine philosophique, c'est une belle approximation et je trouve l'auteur un peu dur   quand il dit que la falsafa n'a pas apporté de mutation substantielle  (comme en Europe avec Descartes p.147).

* p.101: l'auteur dit: l'Orient musulman doit presque tout à l'orient chrétien. Et c'est cette dette que l'on passe le plus souvent sous silence de nos jours, tant dans le monde occidental que dans le monde musulman. Je l'ai déjà dit mais c'est peut-être le grand public qui ignore cela (le rôle des chrétiens syriaques) mais sans doute pas les personnes qui se sont intéressées à la question. Sinon, là, je trouve un peu incohérent de dire que nous n'avons pas de dette à l'égard des arabes puis de dire que l'orient musulman en aurait une à l'égard de l'orient chrétien. Les traductions, on le sait, émanaient de commandes privées et c'était dans l'intérêt des chrétiens de faire durer ce gagne pain. Tout ce que rappelle l'auteur à cet égard est exact, même l'anecdote des traductions plus ou moins bâclées selon le destinataire. Cependant n'oublions pas que les traducteurs se faisaient payer, encourageaient peut-être par là l'inutilité pour une élite d'apprendre le grec (vu qu'ils s'en chargeaient). La notion de dette, je suis d'accord pour la retirer côté arabe-occident chrétien (si le terme est trop surchargé) mais pourquoi refuser la réciprocité ?

*p.129-130: la question de savoir qui a brûlé les bibliothèques d'Alexandrie et consort m' a toujours paru limité faute de sources crédibles. Je ne reproche pas à Gouguenheim d'en avoir parlé et même il est tout à fait possible que, comme il l'évqoue, on ait commencé par brûler avant de se rendre de la bêtise que l'on faisait.  Dans tous les cas, c'était des guerriers parfois loin de la base qui agissaient, cela ne nous éclairera pas beacoup sur le rapport d'une civilisation entière  face à la conservation des livres (ce que l'auteur se garde bien de dire d'ailleurs)

*p.139 à142: l'auteur discute du terme raison, distinguant une rationalité grecque d'une rationalité coranique (Ce que l'Europe appelle raison est une faculté assujettie au caractère divin au caractère divin du Coran p.165). Je n'ai pas grand chose à dire ici car je me méfie quand on applique le terme raison à l'époque grecque ou médiévale. L'auteur a raison (sans jeu de mot) de rappeler la limitation du tafsir (commentaire exotérique du coran pour faire vite), la fermeture de l'ijtihad (liberté de réflexion dans le domaine juridique), il rappelle aussi à juste titre la très intéressante étude de D. Urvoy sur le statut limité des "penseurs libres" en terre d'islam. Tous ces faits sont rigoureusement exacts et sont là pour nous inviter à la prudence quand on se prononce sur l'exercice de l'entendement dans le monde arabo-musulman. Il reste que la conclusion (p. 173-177 où l'auteur  réserve - avec des nuances et des précautions, il précise que la raison est universelle - un traitement de faveur à l'Europe en contestant au passage la réflexion de Detienne) selon laquelle l'Europe aurait vraiment hérité de la rationnalité grecque et pas le monde arabo-musulman me laisse dubitatif pour la seule raison que la trinité logos/ratio/'aql (à supposer qu'on prenne les trois bons mots) est loin de correspondre à ce que le 17ème siècle établira comme la raison universelle qui se trouve en tout homme d'après Malebranche (et derrière Descartes). Au fond, je ne fais qu'appliquer la leçon de l'auteur, à savoir me méfier des termes. Appliquer le terme de raison unilatéralement du 5ème siècle à aujourd'hui est une chose périlleuse à laquelle je ne me risquerais pas. Quant au passage suivant, il me laisse là aussi sceptique (au sens propre):  "le recours à la logique implique formalisation de l'argumentation et du raisonnement, nullement rationalise", ces mots d'A. Guerreau-Jalabert, appliqués à l'Occident médiéval des 12ème-13ème siècles, valent aussi pour l'Islam des abbassides. Je suis d'accord pour reconnaître un enracinement du raisonnement dans le fiqh (jurisprudence), je trouve même que c'est une voie qui n'a pas été assez inexploré et qui mériterait de l'être davantage mais de là  à régler la question du rationalisme, c'est trop peu.

* p. 148: Gouguenheim, bien informé sur al Farabi dit qu'il est le plus audacieux dans le rapport philosophie/révélation. Il conclut qu'il accorde au prophète le rang le plus achevé de l'humanité, s'appuyant, je suppose (pas de renvoi explicite à un ouvrage de Farabi), au texte connu sous le nom d'Opinions des habitants de la cité idéale. On soupçonne quand même Farabi d'avoir caché sa véritable pensée et Farabi souligne plusieurs fois l'antériorité chronologique de la philosophie sur la religion. Farabi semble avoir été en définitive quand même bien audacieux tout en se protégeant dans ses écrits.

* Les derniers chapitres intitulés Problèmes de civilisation et Le soleil d'Apollon illumine sur l'Occident (référence ironique  au livre de Hunke) sont bien entendus ceux qui me posent le plus de problèmes car ils proposent une philosophie du rapport entre les civilisations assez discutables. Cela tient au fait, je pense, que ce type de réflexion mériterait d'être étayée par des matériaux plus nombreux aussi bien côté latin que côté arabe. Dans le cadre d'un essai aussi bref (comparé aux sommes qu'on peut rencontrer dans le monde universitaire avec des notes de bas de page affolant), difficile d'aller bien loin.

 CONCLUSION

Je conclus tout ceci en rappelant que je ne m'intéresse qu'à la partie arabe, l'autre, je la laisse à plus compétent que moi. Je n'ai pas d'intérêt religieux, universitaire ou autre à régler; habitant Lille, je n'ai pas d'intérêt politique (je suis loin des sphères politiques !) ou éditorial (je ne suis pour l'instant publié par personne). J'ai lu ce livre avec impartialité cherchant si effectivement il y avait matière à crier au scandale (partie arabe s'entend) et honnêtement, non, ce qui est rapporté est pour moi une synthèse de ce qu'on a pu dire ces derniers temps à droite ou à gauche, chez Brague, Urvoy ou d'autres. Ces matériaux, l'auteur les a mis à contribution d'une réflexion sans doute discutable avec laquelle je ne suis pas forcément d'accord   mais ce n'est pas la première fois que l'on publierait ce genre de choses en France (faisons un pari: on doit trouver des ouvrages de ce type en moins exact et moins substantiel, à commencer les vulgates - pour prendre un mot à la mode - destinés aux étudiants en histoire). Assez curieusement, le livre de Gutas qui démystifiait le bayt al hikma n'a pas fait scandale, Au moyen du moyen-âge de Brague n'a pas fait un tel bruit, l'édition en poche du livre de Dominique Urvoy Les penseurs libres dans l'islam classique n'a pas été l'objet d'un quelconque anathème. Pourquoi celui-là ? Sans doute Assouline a-t-il raison quand il sous-entend que c'est une simple question d'intrigue éditoriale ! Toujours est-il que, dernier évènement en date, Télérama publie une pétition de l'ENS-LSH de Lyon qui s'ajoute à trois articles du Monde, un du Figaro (en attente d'autres: Libération ?), deux articles de Télérama (dont un de Libera). L'un des deux articles de Télérama (et je l'ai lu dans d'autres endroits) laisse sous-entendre que le livre n'aurait pas dû paraître  dans une collection si prestigieuse (donc en clair, chez un obscur éditeur, personne ne se serait donné la peine d' aller lui chercher des poux). Je vais finir par croire que c'est plus cela le problème qu'une supposée proximité avec l'extrême-droite ou une idéologie douteuse (et méfions-nous d'employer à tort et à travers l'accusation d'islamophobie, ceci dit dans le plus grand respect de cette religion)

Ce qui est certain, c'est que pour moi, vu de ma capitale des Flandres,  tout cela est un peu vain car quand la tempête se sera calmée, qui se souciera de financer davantage de projets de recherche pour y voir un peu plus clair dans ces histoires gréco-arabes ? Créera-t-on à Lille III un poste de philosophie de langue arabe (remarquez l'intitulé très large) pour enseignant chercheur ? Soutiendra-t-on les rares qui financent sur leur fond propre (je ne parle pas des quelques uns qui en vivent, vous l'aurez compris) un travail un peu ingrat sur des textes non traduits et qui cherchent à établir les faits objectivement ? Il y a peu de chances ...

 

Commentaires

La pétition est un lynchage en bonne et due forme. Qui osera à nouveau travailler avec ce chercheur ?

Mais le plus extraordinaire, et ce n'est pas à la gloire de Télérama, c'est que ce dernier publie Libera qui est une des bases du billet d'Assouline qui lui même est une des bases de la pétition de l'ENS.

C'est un peu du circulaire où tout le monde se justifie...

Pour être franc, en lisant Gougenheim je me suis dit il va se faire massacrer indépendemment de sa thèse de fond. C'était prévisible. En tout cas la violence contre cet homme me choque moi qui ne suis pas universitaire. Pauvre recherche française.

Merci cher Spitz pour ce blog...

Ecrit par : Byzance | 29.04.2008

De rien pour le blog. Il est à espérer qu'on sorte des à côtés de cette affaire qui me semble clairement montée en épingle et que l'on parle du fond du livre, histoire d'avancer dans le bon sens. Ce qui est sûr c'est que cette pétition sent bon la désolidarisation. Pas très sympa quand même ...

Ecrit par : Le spitz japonais | 29.04.2008

« l'Orient musulman doit presque tout à l'orient chrétien. »

Est-ce que le grand public peut ignorer cette donnée ? Même quelqu'un qui n'aurait qu'un vague fond de culture générale est, à mon avis, capable de dire que la civilisation islamique et la civilisation grecque classique qui a produit les textes philosophiques en question ne sont pas contemporaines. Réduit à faire des conjectures sur ce qui a pu constituer l'intermédiaire entre ces deux civilisations, ce membre du public, quelque ignorant fût-il, a-t-il entre les mains d'autres candidats que la civilisation chrétienne ? Imaginez que "Le Jeu des Mille euros" ou "Questions pour un champion" demande : Aristote a été connu des Arabes par l'intermédiaire : a) des chrétiens orientaux, b) des Indiens hindouistes c) des Persans mazdéens , est-ce que beaucoup répondront b) ou c) ?

Si les traducteurs syriaques n'avaient pas été là, on pourrait imaginer que les Arabes auraient pu trouver les textes dans une bibliothèque et se débrouiller seuls pour les traduire. Mais même dans une telle hypothèse, les précédents propriétaires de la bibliothèque auraient de toute façon le mérite d'avoir conservé ces textes jusqu'à l'arrivée des Arabes.

« rappelons que l'on s'aide de la traduction arabe de certains traités d'Aristote »

Il y a même un cas, signalé par Jean-François Monteil ( http://erssab.u-bordeaux3.fr/IMG/doc/Z2-2.doc ) où une erreur de traduction faite par les traducteurs arabes s'est perpétuée en occident jusqu'à ce que des spécialistes se penchent sur le problème au début du XXe siècle.

Sans lien avec ce qui précède, j'ai trouvé l'adresse internet de l'article homonyme « Aristote au Mont Saint-Michel » de Coloman Viola publié en 1967 : http://pagesperso-orange.fr/coloman.viola/Aristote_au_Mont_Saint-Mic.html

Ecrit par : Husky sibérien | 30.04.2008

Husky sibérien, excusez-moi mais j'ai du mal à voir où vous voulez en venir au juste. Merci en tout cas pour les deux liens que vous me signalez au passage.
Ensuite, en ce qui concerne les erreurs de traduction, effectivement il y en a eu et pas seulement celles que recense le document que vous me mettez en lien ! D'ailleurs je ne dis pas - ce serait nier l'évidence - que les traductions étaient parfaites. Mais peut-être vouliez-vous simplement illustrer ce que je disais ? Bon, comme je disais, je ne sais en quel sens comprendre votre précision (mais oui sinon pour ce que vous me dites)

En ce qui concerne la question du grand public, forcément par définition, s'il sait déjà que des textes grecs sont passés en arabe, on pourra s'estimer heureux !!! Que les chrétiens syriaques aient joué un rôle est une donnée que l'on peut trouver ... si l'on s'en donne la peine et qu'on ne s'en tient pas à une recherche superficielle. Mais est-ce qu'on parle encore du grand public alors ? J'en dis autant pour b et c.

Sinon, vous me dites : "mais même dans une telle hypothèse, les précédents propriétaires de la bibliothèque auraient de toute façon le mérite d'avoir conservé ces textes jusqu'à l'arrivée des Arabes": ai-je laissé sous-entendre l'inverse ?

J'espère vous avoir répondu, sinon relancez-moi en précisant davantage les arguments que vous sous-entendez.

Ecrit par : Le spitz japonais | 30.04.2008

http://www.liberation.fr/rebonds/323893.FR.php
http://www.liberation.fr/culture/livre/323869.FR.php
http://www.liberation.fr/culture/323911.FR.php

Plus je lis des choses ici et là, moins je comprends...

Ecrit par : Mathieu | 30.04.2008

« Mais peut-être vouliez-vous simplement illustrer ce que je disais ? » Oui.

« Ai-je laissé sous-entendre l'inverse ? » Non. C'était juste pour essayer de décomposer le "doit presque tout" en deux composantes : d'une part conserver les textes, d'autre part aider à les traduire. Et pour dire que si l'aspect conservation peut se deviner, je dois cependant concéder que pour l'aspect traduction, je n'ai pas d'objection à opposer à l'idée que le grand public est ignorant.

Ecrit par : Husky | 01.05.2008

« s'il sait déjà que des textes grecs sont passés en arabe »

S'il ne le sait pas, alors il ne peut pas non plus tomber dans l'erreur de croire que 100% du corpus aristotélicien est arrivé en Occident via les Arabes.

Ecrit par : Husky | 01.05.2008

Je serais assez tenté de penser que "le grand public" est à l'image d'une certaine Sophie qui écrit dans les commentaires de la pétition des 56 sur le site de Libération le 30 Avril 2008, 17:44, : "Je suis peut être très mal renseignée, mais j'ai toujours eu l'impression que la culture grecque nous était parvenue par le truchement des Romains, ils avaient bien adopté leurs dieux."

Ecrit par : Husky | 01.05.2008

A Mathieu: il y a de quoi y perdre son latin, non ? Il semble y avoir bien des éléments étrangers qui viennent se greffer sur ce livre et sur la polémique !

A Husky: on est d'accord, merci pour les éclaircissements. J'ai souri en lisant la réaction de cette Sophie !! Dans ces cas là, autant s'abstenir de commenter !!!

Ecrit par : Le spitz japonais | 01.05.2008

Une question, ou plutôt deux : Y-a-t-il des ouvrages antiques qui nous soient connus uniquement via leur traduction arabe ? Ou des exemples de textes dont la base de traduction actuelle est principalement leur version arabe ?

Ecrit par : VV | 01.05.2008

Oui aux deux deux questions. J'évoquais le texte d'Aristote "De la génération et la corruption" que Marwan Rashed a établi en utilisant la traduction arabe faite à partir d'un manuscrit grec antérieur à celui dont nous disposons et qui comporte donc des leçons intéressantes. Sinon, aux éditions Verdier on trouve le "Traité de la providence", uniquement disponible en arabe. Badawi a traduit d'autres textes grecs traduits en arabe et uniquement disponibles en arabe (Alexandre d'Aphrodise et Thémistius). Attention dans son ouvrage "La transmission de la philosophie grecque au monde arabe" (Vrin) où l'on trouve ces traductions, l'auteur avance certaines choses démenties par des travaux de recherche postérieurs. Après il y a énormément d'extraits originaux grecs connus uniquement par l'arabe. L'édition des fragments de Porphyre les mentionne pour donner un exemple. Donc oui, il y a des ouvrages antiques ou des textes grecs connus uniquement via l'arabe, ce point est incontestable. N'hésitez pas à me demander si vous voulez d'autres précisions.

Ecrit par : Le spitz japonais | 01.05.2008

Je n'ai plus le contenu du livre en tête, mais le risque d'oubli du rôle de Boèce, Jacques de Venise ou Henri Aristippe dans la diffusion du savoir grec en Occident apparait avec la formulation, probablement trop généralisatrice, de la quatrième de couverture du livre d'Ephrem-Isa Yousif, "Les philosophes et traducteurs syriaques " (1997) :

« Phénomène remarquable, ils réalisèrent la transmission de ce patrimoine au monde arabe. Ce dernier prit le relais pour le faire passer en Occident. »
http://www.harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=10988

Ecrit par : Husky | 01.05.2008

J'ai le livre sous la main et je peux vous répondre. D'abord, je précise que j'ai cité ce texte pour donner un exemple de livre de vulgarisation sur le rôle des chrétiens syriaques dans le mouvement de "translatio". Gouguenheim, sauf erreur de ma part, ne le mentionne pas dans sa bibliographie et je suis étonné qu'Hugonnard-Roche ( qui a publié des études sur l'importance des syriaques dans l'étude de l'organon d'Aristote) ne soit cité qu'une fois pour un article. L'ouvrage de Yousif est à mes yeux plus une sorte de suite de fiches sur les différents chrétiens syriaques ayant existé. L'auteur s'appuie sur Ibn Nadim ou Usaybia mais de façon non critique, il crédite tel auteur d'une traduction sans aller plus loin. Ex: Ishaq Ibn Hunayn (le fils du grand traducteur Hunayn) aurait traduit Le Sophiste de Platon. Mouais. Peu de chances que ce soit le dialogue en entier. Un abrégé ? Une paraphrase de Galien ? Tout ça pour dire que l'ouvrage est intéressant pour une première approche mais pas plus. P.165, l'auteur dit à propos de l' époque de Charlemagne: "en ces temps où l'occident vivait dans les ténèbres de l'occident" !!!! Il oppose à cette époque les majalis (cercles) philosophiques de Bagdad. Sinon, l'auteur ne parle ni de Jean de Venise, Boèce ou Aristippe. En fait contrairement à ce qu'indique la quatrième de couverture, l'ouvrage ne dit mot sur le passage vers l'occident !!! Si vous avez des questions sur ce livre, n'hésitez pas, je l'ai sous la main.

Ecrit par : Le spitz japonais | 01.05.2008

Ce sont des exemples quasi uniques (anecdotiques du point de vue de la problématique) et donc peu représentatifs, ou y-a-t-il des exemples suffisamment nombreux pour que les arabes aient joué un véritable rôle dans la transmission de ces textes à l'Occident ? A-t-on essayé de le quantifier ?

Il est aussi différent de trouver des citations inédites dans des textes arabes à l'époque contemporaine. Et de pouvoir certifier que ces extraits sont réapparus en Occident à travers l'Andalousie, et qu'ils ont contribué à créer notre civilisation. Car la transmission est alors récente. Cela signifie que les intellectuels arabes ont pu s'intéresser à ces textes pour des raisons que leurs sont propres, mais qu'ils n'ont pas pris part à l'élan intellectuel occidental. C'est la question de la dette, qui recoupe des considérations essentiellement politiques.

Je remarque que vous ne citez que des textes grecs. Cela signifie que les textes latins n'ont pas du tout empruntés cette voie ?

Ecrit par : VV | 02.05.2008

En ce qui concerne les textes latins, sauf erreur de ma part, ils ne sont pas passés par cette voie du tout. La raison en est simple: via les syriaques, les arabes étaient en contact avec le monde hellénistique grec, non le monde romain. Vous ne trouverez donc pas de texte de Ciceron, de Tacite ou que sais-je encore en arabe - même des traces, du moins à ma connaissance (j'en suis quasi certain).

En ce qui concerne le terme dette, il est très connoté. Etre en dette, c'est être redevable, devoir rendre. D'où la question: emploie-t-on le bon terme ? En ce qui concerne le rôle joué par les arabes dans le passage vers l'occident, j'avoue que cela excède mes compétences qui se limitent au sens grec-arabe. Je préfère ne pas vous répondre que de répondre n'importe quoi.

Je souligne cependant qu'on n'a pas fait l'inventaire de tout ce qui existe en arabe, ce qui dort à droite et à gauche en termes de manuscrit. Il y a aussi le maillon juif qu'il ne faut pas négliger. Je vous assure qu'il est difficile de statuer sur de telles questions sans être certain d'être parvenu à un inventaire honnête de ce qui était connu des grecs en arabe. Bien entendu, j'aurais tendance à vous suivre quand vous parlez d'un élan occidental; car pour avoir l'idée d'aller chercher les traductions arabes, il fallait forcément un élan avant, non ?

Ecrit par : Le spitz japonais | 02.05.2008

Pour répondre à la question de VV : [comment] "certifier que ces extraits sont réapparus en Occident à travers l'Andalousie, et qu'ils ont contribué à créer notre civilisation" [?], il y a un cas assez flagrant avec le "Liber de Causis" dont aucun original grec n'est connu, et qui fut lu et commenté par Albert le Grand (qui l'attribuait à Aristote) et par Thomas d'Aquin (qui remit en cause la paternité d'Aristote en établissant la dépendance de ce livre envers Proclus).

Ecrit par : Husky | 09.05.2008

Dans le même style, il y a le "Secret des secrets", promis au même succès tout apocryphe qu'il est (on l'attribue faussement à Aristote), il y a également le texte de Mubashir ibn fatik - Kitab Mukhtar al Hikam wa mahasin al Kilam - qui devient Los bocados de oro, 'The Dictes and Sayings of the Philosophers' ... Cf. par exemple cet article de Lewis ici : http://www.jstor.org/pss/986656 (désolé c'est JSTOR, donc ce n'est que la permière page). Badawi dans son édition doit commenter cela plus longuement mais je ne l'ai jamais trouvé malheureusement. On peut consulter cette édition aux Langues orientales sauf erreur de ma part.

Ecrit par : Le spitz japonais | 09.05.2008

Bonjour à tous,

Je vais peut-être vous choquer mais je suis perplexe.

A quoi riment donc ces logorrhées de spécialistes auxquelles pas même 5 % de la population serait susceptible de comprendre même un traitre mot ?

Est-ce que vous n'avez pas un peu l'impression de vous gargariser de votre érudition, admirable je n'en doute pas, (pédantisme ?) , ou pour les plus vigoureux d'entre vous de vous complaire un peu dans l'art de sodomiser des diptères ? J'espère que vous vous protégez, par les temps qui courrent on ne sait jamais ce que l'on va choper !

Car enfin quel est le problème ? Au cas où vous ne l'auriez pas compris, il y a bien un problème. Nous ne sommes pas là devant une simple querelle d'école, devant des pinailleries d'experts, mais devant un choix de société.

Si Gouguenheim s'est imaginé devoir commettre un tel ouvrage, au-delà du bien-fondé de la méthode ou de la véracité des faits, selon moi suffisante, qu'il avance ou veut établir, c'est une question bien plus préoccupante qu'il met en lumière.

Quel intérêt aurait-on à le nier ? Réveillez-vous, bon sang !

Avez-vous intégré à ce point cette tarte à la crème médiatique que l'Occidental ou le Français serait, par définition, hostile à l'islam, ou aux Arabes, qu'aucune de ses préventions à l'endroit de la civilisation musulmane (il y en a une, je vous assure!) et des valeurs religieuses dont elle se veut porteuse ne soit fondée ?

Mais pourquoi l'islam ? Pourquoi lui en prétendu bouc-émissaire? pourquoi pas l'hindouisme ou le bouddhisme ?

N'y aurait-il décidément aucune suspicion, aucun doute, aucune raison d'accueillir avec un miminum de réserve ou de circonspection un système de pensée qui, sauf erreur, n'a pas fait la preuve, historiquement, du goût qu'il peut avoir de la modernité ?

De son attachement à la liberté d'expression et d'opinion ?

De son investissement à défendre une société vraiment d'égalitaire (entre croyants et non-croyants, entre hommes et femmes etc.) ?

Pourriez-vous nous expliquer pour quelles obscures raisons, s'il était porteur d'un tel potentiel philosophique, médical, scientifique, s'il l'avait digéré et compris, pourquoi le monde musulman n'est-il pas aujour'dhui à la pointe de tous les combats de la modernité ? Et pourquoi il ne le fut pas davantage au Moyen âge et à l'époque dite moderne ?

Parce que la colonisation européenne ? Mais la stagnation en terre d'islam aurait-elle attendu le XIXe siècle ? C'est un scoop !

Est-ce que l'intellectuel français nouvelle manière aurait perdu à ce point toute espèce de bon sens, abdiqué son esprit critique qu'il soit incapable du moindre recul par rapport aux imbécillités que déversent les médias et aux fariboles que répandent les courants tiermondistes ?

Mais moi aussi je suis attaché à plus d'égalité, au respect de l'autre et à plus de justice à travers le monde ! Moi aussi je m'investis dans des mouvements associatifs, j'interdis et me bats autour de moi quand j'entends proférer des propos racistes ou xénophobes !

Ras-le-bol du sectarisme pseudo-intello en manière de cache-pot à l'interdiction de débattre et d'exprimer nos doutes !

Je ne crois pas, mais alors pas du tout, que l'intégration des populations issues de l'immigration maghrébine soit au prix de falsifications historiques et réclame que l'islam soit présenté (je dis bien l'islam et non le monde arabe) sous des traits lénifiants et inexacts, mélioratifs, mythifiés et travestis !

Je suis moi-même professeur d'histoire en lycée. Je peux vous assurer que l'enseignement de notre discipline est de plus en plus difficile, délicat, impossible quelquefois, sitôt qu'il est question de l'islam et de son passé.

Voir les honteuses polémiques, insultes et autres propos diffamatoires qui ont été répandus sur la toile et ailleurs à l'occasion de la publication du travail de Pétré-Grenouillaux (je n'ai plus en tête l'orthographe exacte de son nom je m'en excuse) !

Dès qu'il s'agit d'islam (ce qui sous-entend qu'il y a là un vrai problème) la confusion va croissant entre histoire et mémoire, les jeunes -et les moins jeunes - musulmans ayant une forte propension à s'identifier, non seulement à leurs coréligionnaires mais à l'islam, et se sentant offensés, ce qu'ils manifestent de manière ostensible , sitôt que l'image qui est donnée du passé de l'islam ne correspond plus au mythe dont on les a bercés.

Je ne m'étendrai pas d'ailleurs sur le peu de cas que vous semblez faire, les uns les autres, de la distinction entre ce que l'on peut porter au crédit d'une civilisation, par définition multiple, complexe, diverse, évolutive, et ce dont la civilisation occidentale serait redevable à une religion, un dogme, l'islam en l'occurrence.

je me permets de vous rapeler cette chose assez consensuellement admise et observable que la séparation du politique et du religieux en Islam n'est pas à l'ordre du jour.

Que, au cas où vous l'auriez oublié, des intellectuels, des universitaires, depuis 30 ans au moins, ont été inquiétés, assignés devant des tribunaux et condamnés, lorsqu'ils n'ont pas été tout simplement éliminés physiquement pour avoir osé proférer que, peut-être, les pays musulmans gagneraient en modernité s'ils consentaient à séparer des sphères que le prophète multicarte embrassait comme un tout indissociable.

Si bien qu'aucune approche tant soit peu critique des régimes politiques, des structures sociales observables, mais aussi du passé en pays musulmans ne peut faire l'économie d'une analyse de soubassements religieux partout prégnant et perceptibles.

De ce fait, comment éviter sans acrobaties rhétoriques l'accusation d'islamophobie ? Comment porter une appréciation tant soit peu objective sur ce qui se passe sans tomber dans le piège tendu par des idiots utiles qui en assimilant critique de l'islam en tant que système idéologique et atteinte à la personne, c'est-à-dire au racisme, ont verrouillé d'avance un débat pourtant nécessaire à l'heure actuelle ?

Et maintenant une pétition contre Gouguenheim ? Mais où va-t-on ? Dans quel monde vivrons-nous demain? Jusqu'où l'imbécillité va-t-elle cirer les bottes que la censure espère chausser ?

Gouguenheim a-t-il critiqué l'islam ? (Et quand bien même !) Mais même pas ! Juste souhaité rectifier ce qui lui semblait relever de l'amalgame, du raccourci, dans la mesure me semble-t-il où ces raccourcis prêtent aujourd'hui à des dérives idéologiques dont nous ferions bien de nous inquiéter tant que cela nous reste loisible.


Pourquoi, alors que l'on bassine nos élèves avec la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948, la Déclaration des droits de l'Homme en Islam, dite Déclaration du Caire, de 1990, signée sauf erreur par 57 Etats de l'Organisation de la Conférence islamique, ce qui n'ets pas rien! ne fait-elle l'objet d'aucune allusion, d'aucune étude critique, d'aucun travail de comparasion avec la précédente dans les salles de classe ?

Est-il donc interdit de souligner que cette Déclaration officielle reprenant un credo coranique n'établit pas d'égalité entre les hommes au regard de la religion ?

Le préambule n'affirme-t-il pas à l'attention des musulmans "Vous êtes la meilleure communauté jaillie parmi les hommes" ! (verset coranique, soit dit en passant)

Mais l'on apprend à nos élèves, en étudiant Montaigne et son discours sur le cannibalisme, et Montesquieu en ses lettres persanes, à se défier de la "tentation ethnocentrique occidentale" ! La belle leçon n'est-ce pas !

Serait-il malvenu de montrer à nos élèves que l'apostasie est qualifiée de crime dans la susdite déclaration ? Et que cette qualification correspond bien aux réalités vécues par ceux qui ont l'outrecuidance de renoncer à l'islam en pays musulmans ?

Serait-il porter atteinte à la dignité des musumans que de souligner que cette Déclaration dénie à tout individu le droit d'être athée ? (Art. 1 : de mémoire, "Tous les hommes sont unis par "leur soumission à Dieu")

Serait-il inopportun et trop dangereusement éclairant de leur montrer qu'il n'y a pas d'égalité de droits entre hommes et femmes mais seulement une "égale dignité", dans le Coran pas davantage que dans la Déclaration du Caire, commise 1400 ans plus tard ? !!!!!

Personnellement je me refuse sous quelque prétexte que ce soit à taire ou falsifier je ne dis pas l'histoire, ce qui serait présomptueux, mais ce que j'en sais, au nom d'un principe quel qu'il soit, d'une intention politique ou d'une oreintation idéologique de plus en plus dérangeante dans les instructions des bulletins officiels et la manière dont on nous enjoint d'enseigner le passé.

Ce qui agace Gouguenheim en a agacé d'autres, dont je suis, comme Jacques Heers, par exemple, ou anne-Marie-Delcambre, ou Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, la liste pourrait être longue.

Au lieu de taquiner les mouches les milieux intellectuels français, s'il reste des esprits libres, seraient bien inspirés de se demander ce que le monde occidental a à gagner à présenter sous un jour favorable une civilisation qui, sauf erreur, n'a évolué nulle part vers la démocratie, l'égalité entre les hommes et la libre expression .

Le débat sur la transmission des corpus grecs à l'Occident, via l'Islam ou pas, est certes passionnant. Mais il n'est qu'une illustration parmi bien d'autres d'une questio autrement plus préoccupante. Celle de l'honnêteté intellectuelle, du droit à l'information, à la liberté de penser, d'écrire et d'exprimer.

La pétition contre Gouguenheim n'est pas seulement une honte pour le milieu universitaire. Elle est symptomatique d'une dérive idéologique gravissime dans une société qui confond racisme et débat d'idées et enferme l'autre dans ses croyances, particularismes et convictions sous prétexte de le respecter.

Ce n'est pas à ce monde là que j'aspire pour mes enfants.

Serge K.

Ecrit par : logan | 17.05.2008

Monsieur,

ce n'est pas la peine de parler de respect (fin de votre commentaire) si c'est pour dire, je vous cite : "Est-ce que vous n'avez pas un peu l'impression de vous gargariser de votre érudition, admirable je n'en doute pas, (pédantisme ?) , ou pour les plus vigoureux d'entre vous de vous complaire un peu dans l'art de sodomiser des diptères ? J'espère que vous vous protégez, par les temps qui courrent on ne sait jamais ce que l'on va choper !" Recommencez ce type de commenatire et je bannis votre IP d'ici (on a le droit de s'exprimer mais en restant courtois).

De plus, je vois que vous avez posté sans me lire, ce qui est pour moi encore plus grave. J'ai bien dit être opposé à cette pétition, je n'ai donné que quelques éléments d'éclaircissement pour montrer que contrairement à ce qu'on écrit partout, l'auteur avait repris des éléments avérés même si on pouvait discuter (non polémiquer) l'utilisation de certains d'entre eux. J'ai montré qu'il y avait des inexactitudes dans les comptes rendus ici et là (le pire dans Le Figaro). J'ai enfin expliqué le premier que ce qu'on projetait sur le passé arabo-musulman ne nous écalirerait pas sur ce qu'il fallait faire aujourd'hui.

La prochaine fois, lisez-mieux ce que j'écris pour ne pas donner la sensation de poster un pavé en commentaire indigeste et auquel on n'a pas envie de répondre.

Et pardon de faire partie des 5 % et pardon de juste rétablir la vérité (avec des nuances) sans prendre parti idéologiquement pour ou contre l'islam - ce qui n'est pas mon problème dans mon étude objective de la transmission des textes grecs au monde arabe.

Ecrit par : Le spitz japonais | 17.05.2008

Ah, je me disais, aussi...

C'était bizarre que tu ne te sois pas encore fait troller, vu la tournure du "débat"...

Ecrit par : Nébal | 18.05.2008

Moi aussi, ça m'étonnait. Le temps de trouver le blog et ça y est !

Ecrit par : Le spitz japonais | 18.05.2008

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