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19.04.2008

Les grecs et le moyen âge: avons-nous une dette envers les arabes ? (4 et fin provisoire)

Conclusion provisoire de tout cela: ce qui me dérange donc dans ces deux articles, c'est cette idée qu'au fond on ne devrait rien aux arabes (comme s'il y avait quelque chose de honteux ...). Rectifions de toute façon immédiatement: si dette il y avait ce ne serait pas aux arabes en soi (ou aux musulmans, invoquer l'islam serait encore plus noyer le poisson !) mais à quelques individus isolés (comme cela a souvent été le cas). Arabes peut-être mais l'esprit souffle où il veut et il s'est trouvé qu'en certains lieux, à certaines époques, il trouvait parfois des contrées temporairement plus favorables que d'autres. Ce pouvait être Saint-Michel ou Bagdad. On ne tirera de ce fait aucune  conclusion solide en réalité: ni interpénétration profonde des cultures ni ignorance totale d'ailleurs -  comme si les civilisations fonctionnaient en vase clos, pas d'enseignement particulier sur le rôle positif ou négatif sur la religion: la pensée d'al Farabi s'explique-t-elle à la lumière de sa pratique religieuse ? Pas sûr du tout ! Ce qui ne veut pas dire que l'on puisse faire d'al Farabi ou d'Averroès - comme ce fut un temps la mode -  un précurseur d'une quelconque position équilibrée entre foi et raison. Décidément, nous avons encore beaucoup de chemin à faire avant de saisir vraiment l'esprit du moyen âge.

Commentaires

La seule pièce que je sois en mesure de verser au dossier est la suivante :

"Les Catégories, notamment, furent très tôt traduites (par Boèce, surtout) et commentées en latin, puis augmentées de l'Isagogè porphyrienne que Boèce avant elle aussi traduite et commentée. C'est sous cette forme - et munies de cet appendice - qu'elles ne cessèrent d'appartenir au fonds où puisait l'enseignement dispensé au début du Moyen Âge dans le cadre du trivium. Par la suite, lorsque vers 1200 l'ensemble des autres écrits d'Aristote (et surtout la Physique et la Métaphysique), entre-temps conservés en Orient, se firent progressivement connaître en Europe occidentale, d'abord sous la forme de traductions de l'arabe, puis bientôt sous la forme de traductions directes du grec, les concepts et les déterminations aristotéliciennes fondamentaux déjà transmis depuis longtemps demeurèrent pour l'essentiel directeurs de la compréhension des nouveaux textes; en particulier, il fut considéré comme évident qu'il fallait réserver encore et toujours aux Catégories le rôle d'une introduction fondamentale à la métaphysique aristotélicienne.
Il semble que les commentaires antiques de la Métaphysique - exception faite pour quelques citations empruntées à eux par les philosophes arabes - soient demeurés inconnus de l'ensemble du Moyen Âge."
Rudolf Boehm, La Métaphysique d'Aristote, Le Fondamental et l'Essential, p. 112.

L'auteur indiquait également :

"Le commentaire de Mét. VII, 3 depuis longtemps attribué à Alexandre d'Aphrodise - comme en général les commentaires de Mét. VI-XIV prétendument dérivés de lui - est inauthentique, comme l'a établi de façon incontestable J. Freudenthal, Die durch Averroes erhalten Fragmente Alexanders zur Metaphysik der Aristoteles untersucht und übersetzt (Berlin, 1885) ; cf. la Praefacio de M. Hayduck à son édition du commentaire, in: Commentaria in Ar. Graeca, t. I (Berlin, 1891). On attribue aujourd'hui au philosophe byzantin Michel d'Éphèse (XIe siècle) le commentaire pseudo-alexandrin de Mét. VI-XIV, qui n'est point dépourvu d'intérêt pour l'histoire de l'interprétation de la Métaphysique dans le contexte qui est ici le nôtre."


Je suis bien évidemment très intéressé par la question. Quels sont les ouvrages que tu recommande sur la question de la transmission de la philosphie grecque au Moyen Âge via l'Orient en dehors du livre de Abdurrahman Badawi et de celui de Ephrem-Isa Yousif ?

Ecrit par : Mathieu | 20.04.2008

Article passionnant. Evidemment, je suis loin de disposer du bagage suffisant pour prendre clairement position dans ce débat, mais ta conclusion me paraît on ne peut plus sensée et tout à fait séduisante eu égard à ma conception de l'histoire...

Les simplifications sont toujours abusives, et quand l'idéologie se mêle de l'histoire (mais peut-on vraiment l'éviter ?), le résultat est souvent désastreux... Ces dernières années, on a eu bien des exemples de retournements radicaux sur les liens entre le monde arabe et l'Occident, dont la seule (et mince...) "justification" renvoyait à l'actualité, et à des préoccupations qui n'avaient strictement rien à voir avec le débat (ainsi du regard porté sur les croisades, par exemple...).

Ecrit par : Nébal | 20.04.2008

A Nébal: je suis bien content que tu partages a priori mes conclusions. Je ne sais pas si on peut éviter de mêler l'idéologie (au sens large d'idée) aux faits historiques, il faut bien pour les interpréter partir de quelques principes mais on peut être à peu près sûr a priori que certains sont de fausses pistes et il faut quand même être plus attentifs aux faits eux-mêmes qu'à ce qu'on aimerait en déduire. Tu fais bien de prendre l'exemple des croisades, révélateur à cet égard d' interprétations ambivalentes et hasardeuses.

A Mathieu: merci de citer Boehm, excellent (et difficile) guide pour Aristote. Les données sur lesquelles il s'appuie sont-elles encore valides ? Son texte est assez "ancien" (comparé aux progrès de la recherche dans le domaine gréco-arabe), il faudrait vérifier (si j'ai l'occasion de m'y pencher, je te dirais ce qu'il en est). Pour la question de la transmission, on trouve des remarques philosophiques intéressantes chez Brague ("Europe, la voix romaine" ou celui que j'ai modestement recensé en vitesse: "au moyen du moyen âge") mais en ce qui concerne une étude plus pointue qui ferait un état des lieux précis, à ma connaissance rien n'existe en français (le Badawi est dépassé sur pas mal de points, il faut s'en méfier), tout est dispersé dans des articles, des livres (en anglais, en allemand, en italien ...). Tu fais bien d'en parler, à l'occasion, je publierais des éléments bibliographiques ici même.

Ecrit par : Le spitz japonais | 20.04.2008

En fait tu vois d'une façon non manichéenne un sujet actuellement très politisé ! Bien sûr il ne faut pas imagine des mondes vivant en vases clos comme tu le dis bien, et c'est probablement la meilleure conclusion.
Il y a eu néanmoins ces temps-ci une promptitude à affirmer que les "imbéciles" européens du moyen-âge avaient redécouvert les philosophes grecs grâce aux "géniaux" arabes. Sans doute remet-on les pendules à l'heure à présent, ce qui n'est pas plus mal, je crois. Les européens n'étaient pas des imbéciles, pas plus que les arabes d'ailleurs.

Ecrit par : stéphane | 22.04.2008

Je suis d'accord avec ta conclusion. Ton commentaire a suscité une question en moi: qui au juste affirme que "que les "imbéciles" européens du moyen-âge avaient redécouvert les philosophes grecs grâce aux "géniaux" arabes" ? Je me pose la question car je lis à droite et à gauche que beaucoup l'ont dit mais sans jamais donner de nom. A qui au juste fait-on allusion ?

Ecrit par : Le spitz japonais | 22.04.2008

Quelques hypothèses potentiellement débiles :

Je crois qu'il ne s'agit pas tant de vanter les géniaux Arabes que de dénigrer les Chrétiens médiévaux...

Sans pouvoir citer précisément de noms (désolé...), je suppose que l'origine de cette image, en France en tout cas, remonte essentiellement aux historiens républicains et libre-penseurs du XIXe siècle (Michelet, pour n'en citer qu'un de très célèbre, puis plus encore les auteurs de manuels, profs et instits stigmatisés sous le nom de "hussards noirs de la République"), qui nous ont pas mal légué l'image d'un "Moyen-Age" (occidental, bien sûr) dominé par le fanatisme religieux et l'obscurantisme qui est censé nécessairement l'accompagner ; tableau naïf, à l'évidence, mais qui a durablement marqué l'école républicaine, jusqu'à aujourd'hui...

Un héritage des Lumières, mais avec l'accent mis sur l'obscurantisme chrétien (là où les Lumières, des plus modérées au plus radicales, mettaient dans un même panier chrétiens et musulmans) ; ajoutons qu'au XIXe siècle et au début du XXe, avec la colonisation, l'effondrement de l'Empire ottoman, les différentes vagues "d'orientalisme" dans l'art et les lettres, etc., l'intérêt pour les civilisations arabes et au-delà le monde musulman change, et autorise probablement à l'occasion une certaine idéalisation romantique ou assimilée.

Dans la culture populaire, l'idée - souvent pertinente, par ailleurs, il ne faut pas sombrer dans l'autre extrême ! - du manuscrit grec transmis par les Arabes et caché par les chrétiens fanatiques reste très prégnante (suffit de voir "Le nom de la rose"... en ce moment, je suis dans "Picatrix" de Valerio Evangelisti, qui joue pas mal sur ce genre de thèmes, aussi).

L'importance écrasante accordée à l'Antiquité dans la culture européenne, avec en plus l'idée de la "Renaissance" des XVe-XVIe siècles (en fait, une "seconde renaissance", après celle des XIIe-XIIIe siècles dont j'avais rapidement causé à propos du droit, mais qui s'étend bien au-delà...) et cette image classique des "äges sombres" entre les deux, tout cela tient de la caricature facile à retenir et impressionnante : le "mensonge pour enfants" de la mauvaise vulgarisation scientifique...

En effet, je doute fort que les historiens, philosophes, etc., contemporains adhèrent encore à une vision aussi simpliste (sauf raisons politiques, bien sûr...) ; c'est plutôt au niveau de la "culture générale" du citoyen lambda que se situe le problème.

Ecrit par : Nébal | 22.04.2008

Wikipedia commence déjà à voir des références au bouquin de Gougenheim, par le moyen de notes de de bas de page pour le moment. Mais je pense que cela va générer un peu de mouvement dans les articles proprement dit.

Sinon le bouquin n'est pas mal. Il n'est pas philosophe bien sur mais un historien de très bon niveau. Curieusement le livre de Dimitri Gutas n'est pas dans la bibliographie ce qui ne l'empêche de démonter lui aussi le mythe des "Bait al-Hikma". Il reste moins intéressant, et de loin, que ce dernier sur les mouvements de traduction vers l'arabe ou même du grec vers le syriaque. Il ne tente pas vraiment de les expliquer, il les constate.

Il est un médiéviste reconnu sur l'Europe. S'il est moins convaincant sur le monde arabo-musulman et syriaque, il est, je trouve, très juste quand il parle de l'Europe. La clef de sa thèse, point repris par Pol-Droit d'ailleurs, c'est que l'intérêt de l'Europe pour la science en général et la pensée grecque en particulier est endogène à l'Europe et que ce mouvement doit bien peu au monde arabe. Qu'ensuite les européens aient pu trouver dans la lecture d'Al-Farabi et Averroës des choses qu'ils cherchaient c'est un fait. Mais l'intérêt pour la pensée grecque et la connaissance en général précède la fréquentation des penseurs arabes et de loin...

Ainsi une partie les plus intéressantes de son livre est au début quand il recense une partie des, nombreuses, marques d'intérêts des lettrés et des puissants du haut moyen âge pour la pensée grecque. Il mentionne la demande de la part de Pépin le Bref au pape de manuscrits d'Aristote afin de parfaire l'éducation de sa fille, et il reçut des manuscrits. Cela témoigne du souhait d'avoir accès à ces documents et aussi de la capacité à les lire.

Quant aux thèses du canal "arabo musulman" on les trouvera notamment chez Alain de Libera. D'autres sources sont mentionnées par Gougneheim. Mais Il me semble intéressant de noter que la thèse arabo musulmane était doucement évacuée par des historiens comme Barnavi et Pomian comme étant une évidence et ne nécessitant pas de polémique.

Ecrit par : Byzance | 23.04.2008

Nébal, vous avez raison sur le citoyen lambda mais il s'agit aussi de la culture des non spécialistes du sujet. En effet, en lisant un moderniste on peut être effaré par ses manques en histoire médiévale. De plus ce sujet est aujourd'hui extrêmement politisé, notamment dans le cadre des travaux sur l'identité de l'Europe et ce qu'elle peut recouvrir.

Peut être qu'un débat sera lançé suite à ce livre. Ce serait intéressant.

Ecrit par : Byzance | 23.04.2008

*Merci à toi Nébal d'avoir résumé synthétiquement et efficacement l'historique des préjugés sur l'époque médiévale. Avec le recul, on se dit que décidément, pour avancer, il faut toujours commencer par dénigrer l'époque passée avant de la réhabiliter

*Un grand merci à Byzance pour ce rapide compte rendu et ces précisions qui m'éclairent un peu plus. J'apprécie surtout votre comparaison avec l'ouvrage de Gutas (c'est un véritable plaisir d'avoir une note de la part de quelqu'un qui a lu Gutas, je me sens moins seul !!!), cela me permet de mieux cerner quel est le point fort de ce livre et son point faible (il va falloir que je le lise prochainement). Je me doutais qu'Alain de Libera était un de ceux en faveur du canal arabo-musulman (j'ai lu "Penser au moyen âge" que je trouve aujourd'hui un peu naïf dans ses bonnes intentions et au fond pas si exact que cela sur le monde arabe) mais je voulais en avoir confirmation. Un grand merci une fois de plus.

Ecrit par : Le spitz japonais | 23.04.2008

Pour le Gutas, ça fait partie des achats heureux sur un quatrième de couverture. Comme quoi...

Ecrit par : Byzance | 23.04.2008

http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/04/24/on-me-prete-des-intentions-que-je-n-ai-pas_1037824_3260.html#ens_id=1037865
Pour suivre ce débat, une interview de Gougenheim.

Ecrit par : Byzance | 24.04.2008

http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/04/24/une-demonstration-suspecte_1037823_3260.html#ens_id=1037865

Un point de vue au mieux virulent... où Gougenheim se fait aligner sur des arrières pensées qu'on lui prête et une biblio qui ne serait pas "exempte de tout reproche".

Point relevé entre autres, la confusion entre "islamique" et "Islam", je trouve le reproche injuste et infondé pour ma part. Il prend le temps de dire pourquoi il ne rattache pas ces penseurs à une pensée "islamique".

On apprécie ou pas son livre, on apprécie ou pas sa thèse, mais ce genre de proçès en Sorcellerie me rend le garçon d'autant plus sympathique...

Ecrit par : Byzance | 24.04.2008

Tiens en parlant du livre du très bon livre de Gutas :

Ne trouvez pas que son introduction est quasiment l'exacte pendant du chapitre que je reproche à Sylvain Gougenheim (le dernier) mais à l'opposée.



J'ai aussi beaucoup de réserve sur les conclusions de Gutas Gutas sur l'humanisme byzantin.

Ecrit par : IBNALRAWANDI | 29.04.2008

"Ne trouvez pas que son introduction est quasiment l'exacte pendant du chapitre que je reproche à Sylvain Gougenheim (le dernier) mais à l'opposée." Je trouve aussi mais je dis cela en me fondant sur mes souvenirs. Il faudrait que je le relise (pour la troisième fois). J'aimerais bien connaître quelles sont vos réserves sur les conclusions de Gutas sur l'humanisme byzantin (pardon pour la construction ultra lourde de cette phrase), ça m'intéresse (pourquoi pas un billet sur votre blog sur lequel j'ai été faire un tour et sur lequel je repasserai certainement).

Ecrit par : Le spitz japonais | 29.04.2008

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