« 2007-09 | Page d'accueil
| 2007-11 »
31.10.2007
Une sentence attribuée à Socrate par Shahrastani
Avant de rendre les deux tomes de Shahrastani à la bibliothèque (vu que je suis en retard, je vais être suspendu), je voulais m'intéresser aux énigmes que l'auteur attribue à Socrate. Il nous dit: "On a de Socrate des énigmes et des symboles (alghaz et rumûz) qu'il proposa à son disciple Archigénès, et il donna la solution dans le livre intitulé Phédon; mais nous les présenterons détachés et à la suite". Notons au passage qu'énigmes et symboles, voilà ce qu'on a tendance à atrribuer à Platon dans la philosophie arabe, ce qui est un argument pour préférer Aristote à Platon, le premier étant censé être plus clair. N'en soyons pas étonné, c'est ce que j'ai coutume d'appeler le phénomène d'attraction, lequel fait que dans la philosophie arabe on peut attribuer à un auteur proche des pensées ou des faits qui ne sont pas les leurs (par exemple, on considère que Platon faisait de la philosophie en marchant - alors que c'est ce qu'on attribue à Aristote. Mais comme on considère qu'Aristote a succédé à Platon - sic - il y a une logique dans cette erreur).
Pour en revenir à ces sentences, il se trouve qu'elles sont le plus souvent attribuées (dans la littérature arabe) non pas à Socrate mais à Pythagore (on n'est plus à une inexactitude près). Trois aphorismes (sur 43 environ !) sont éventuellement rapprochables du Phédon original - que Shahrastani n'a pas visiblement pas consulté (remarquez, il ne serait pas le premier à recopier des infos sans préciser d'où il les tient et sans vérifier ses sources) . Ces sentences sont pour le moins obscures. Par exemple:
Emplis le vase de parfum.
(par où il faudrait comprendre d'après la note des traducteurs - emplir son esprit de sagesse)
Tue le scorpion par le jeûne.
(il n'y a pas de note de la part des traducteurs mais celle-là n'est pas dure à interpréter, le scorpion, c'est l'âme charnelle, le désir, le nafs - qu'il faut affaiblir puis tuer par le jeûne, c'est évidemment plus musulman que grec a priori)
Enfin, j'en arrive à une autre sentence - sans note du traducteur là aussi - bien mystérieuse:
Ne flaire pas la pomme.
Et là, le spitz japonais avec sa modestie légendaire, a une explication et il est tout étonné que le traducteur ne l'ait pas
signalé, ne serait-ce qu'à titre d'hypothèse (certes dans le domaine de la philosophie arabe les hypothèses sont légion et il est compréhensible de ne pas les multiplier en vain). Dans le monde arabe et persan, le Phédon est connu sous le nom de Kitab at tuffaha - Le livre de la pomme - titre latin: De Pomo (remarquons que c'est nous qui faisons le rapprochement, les arabes ne sont pas forcément doutés que le Phédon et le De Pomo étaient en réalité une même oeuvre) .En vertu du phénomène d'attraction évoqué plus haut, ce ne sont pas les derniers instants de Socrate qui sont racontés mais ceux d'Aristote (LE philosophe qui a fini par s'imposer dans le monde oriental). Selon les versions donc, Socrate ou Aristote vit ses derniers instants en tenant une pomme dans la main dont le parfum l'aide à se rattacher au monde terrestre.
Donc (roulement de tambours) Ne flaire pas la pomme signifierait Ne sois pas attaché aux choses de ce bas monde.
Bon, c'est une hypothèse ceci dit. Ne crions pas victoire - ce serait trop beau. Toujours est-il que cela peut donner une petite idée de toute la difficulté que rencontre le chercheur lorsqu'il examine les sentences attribuées à tel ou tel philosophe grec. C'est tout sauf évident !
06:00 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Socrate, philosophie arabe, pomme
30.10.2007
Thalès vu par Shahrastani
Shahrastani est l'auteur du Livre des religions et des sectes, qu'on trouve traduit (en deux tomes) chez l'éditeur belge Peeters par Jolivet et Monnot. Il consacre une large partie aux philosophes (qu'on trouvera dans le tome 2) et dans une première sous-section traite de sept sages (Thalès, Anaxagore, Anaximène, Empédocle, Pythagore, Socrate, Platon). J'ai retenu Thalès car c'est finalement quelqu'un dont nous savons peu de choses. Il soutenait que l'eau était à l'origine de toute chose et les auteurs antiques soulignaient que ce n'était pas là une conception originale, propre à Thalès mais egyptienne.
Simplicius défend ainsi Thalès contre Aristote (qui s'était un peu moqué de lui quand même): "cette opinion a peut-être plus de force du fait qu'elle est professée par les Egyptiens sous la forme d'un mythe et c'est de là bas que Thalès avait importé sa doctrine". Diogène Laërce précise que Thalès "ne suivit les leçons d'aucun maître sauf en Egypte où il fréquenta les prêtres du pays". Même précision de la part de Plutarque, Aétius, Jamblique. Ce qui nous met en garde contre une compréhension un peu naïve de la doctrine de Thalès (enfin, ce qu'il en reste ...). Cette conception de l'eau originaire vient des égyptiens et peut-être même d'avant, les eaux d'en haut de la Genèse, le déluge de L'Epopée de Gilgamesh et toutes les traces d'eau dans l'antiquité archaïque ont peut-être un rapport avec ce que défendait Thalès.
Ce qui est intéressant, c'est comment Shahrastani se débrouille pour nous exposer Thalès et comment sa reconstruction de Thalès nous donne à réfléchir (en dépit de sa partielle fausseté). Tout d'abord, pour Shahrastani, Thalès étant un sage, forcément, il soutient l'existence d'un dieu unique (c'est ce qu'on appelerait dans l'islam un hanif). En fait, nous n'en savons rien. D'après Diogène Laërce (source dont, à mon humble avis, on a toujours intérêt à se méfier un peu), Thalès aurait dit que Dieu est le plus ancien des êtres car il est inengendré. Peut-être allait-il plus loin vu qu'on lui attribue la célèbre sentence que tout est plein de dieux. Mais comment relier avec le fait que ce soit l'eau et non Dieu qui soit à l'origine de toute chose ??? Lorsque Thalès dit que tout est plein de dieux (ou de démons), ne dit-il pas cela au sens où l'eau étant à l'origine de toute chose, forcément, toute chose porte l'élément divin ? C'est possible mais cela ne nous renseigne pas sur le fait que Thalès concevait ou non un (ou des) dieu(x).
Toujours est-il que Shahrastani est bien embarassé quand il s'agit de passer du monothéisme à la conception aquatique (si je puis dire) de Thalès ! Voici comment il s'en sort: "Chose étonnante, on rapporte que pour Thalès la première créature est l'eau". Suit une explication: "l'eau reçoit toute forme , et d'elle le créateur a créé toutes les substances, les cieux, la terre et tout ce qui est entre eux" (citation du Coran). (...) "Il énonce que de l'eau solidifée fut engendrée la terre et que de sa décompression fut engendré l'air; du plus pur air de l'air fut engendré le feu, de la fumée et de la vapeur fut engendré le ciel; de l'embrasement produit par l'éther furent engendrées les étoiles" (Remarque: Shahrastani répète ici un processus qu'on attribue à Anaximène qui lui soutient que c'est l'air l'élément premier. Mais mis à part Galien (dans un fragment), personne ne détaille le processus qui fait que tout dérive de l'eau. Aristote se contente ainsi de dire simplement : il avait observé que l'humide est l'aliment de tous les êtres, et que la chaleur elle-même vient de l'humide et en vit ; or, ce dont viennent les choses est leur principe. Sur ce point, il convient donc d'être prudent.)
Shahrastani recule bien entendu devant l'idée que ce serait vraiment l'eau qui serait à l'origine de toute chose et il nuance: "lorsque Thalès dit l'eau est la première créature, il veut dire seulement qu'elle est le principe des composés afférents aux corps célestes non le principe premier d'entre les êtres d'en haut." Il poursuit: "Mais, estimant que la Matière Prime accueille chaque forme, c'est-à-dire qu'elle est la source de toutes les formes, il lui assigna dans le monde corporel une image qui lui correspondît en ce qu'elle accueillerait toutes les formes: il ne trouva pas pour tenir ce rôle d'élément comparable à l'eau et il en fit donc la première créature parmi les êtres composés et il en fit sortir les deux catégories de corps, célestes et terrestres".
Là dessus, Shahrastani, tout occupé qu'il est à concilier la logique monothéiste avec la conception divine de l'eau, voit juste sur un point: lorsque Thalès dit que l'eau est à l'origine de toute chose, il ne pense pas que c'est forcément l'eau d'une rivière mais l'eau en un sens plus subtil. C'est donc très bien vu de dire que l'eau n'est qu'une image pour désigner la matière première du monde. Reste à comprendre pourquoi c'est l'eau, pourquoi Thalès ne trouva pas d'élément comparable à l'eau. Et là Shahrastani, au lieu d'invoquer directement le Coran passe par la Torah (d'après la note, il s'agit de conceptions rabbiniques qui, s'appuyant sur Genèse I, 3, spécule sur l'antériorité de l'eau sur les autres éléments): "Or, il est écrit au livre premier de la Torah que le principe de la création est une substance que créa Dieu le Très Haut; ensuite il la regarda d'un regard imposant: ses parties se liquéfièrent et elle devint de l'eau; puis il s'éleva de l'eau une vapeur semblable à de la fumée et Dieu en créa les cieux; puis il apparut sur la surface de l'eau une écume semblable à l'écume de la mer et Dieu en créa la terre, qu'il fixa ensuite au moyen des montagnes".
Le Coran n'étant pas encore révélé, forcément Thalès en tant que hanif est rattaché à une révélation plus ancienne - celle de la Torah. Et Shahrastani dit "C'est comme si Thalès n'avait fait que recevoir sa doctrine de ce tabernacle de la prophétie". Evidemment, on concluera sur le Coran: " ce qu'il affirme à propose de la Matière prime, qui est la source des formes, ressemble beaucoup à la Table Gardée (= Cor. 85,22) dont il est question dans les Livres divins, puisqu'elle contient tous les statuts des connaissables, les formes des êtres et l'histoire des choses engendrées; et l'eau selon Thalès ressemble beaucoup à l'eau sur laquelle repose le Trône de Dieu: Et son Trône était sur l'eau (= Cor, 11, 7)."
J'en reviens à ma question première: pourquoi est-il intéressant d'étudier la philosophie grecque sous l'angle arabe ? Shahrastani, dans sa reconstruction contestable, met le doigt sur quelques difficultés de la sagesse de Thalès:
1/ Thalès considère-t-il qu'il existe un Dieu avant l'élément divin ? Ce n'est pas évident au regard de nos sources. Aristote, dans le De anima, rapporte que Thalès considérait l'âme comme un principe moteur d'une part et que l'âme est mêlée à l'univers entier - d'où peut-être l'opinion de Thalès que tout est plein de dieux (théôn en grec). Il n'est pas question d'eau ici, ce qui fait que Shahrastani est peut-être plus cohérent qu'on ne le croit quand il distingue le plan divin avant le plan aquatique. D'après Cicéron (mais c'est malheureusement une source un peu tardive) : Dieu est l'Intellect qui façonne toutes choses à partir de l'eau (pas de bol pour nous, l'intellect apparaît, l'âme disparaît).
2/ Le lien entre la Torah, le Coran comme on le soulignait plus haut est loin d'être idiot car tous les auteurs insistent sur le fait que la cosmologie de Thalès n'est pas grecque. La notion d'eau supérieure dans la Genèse est assez mystérieuse et la rapprocher de Thalès est d'un simple point de vue spéculatif intéressant.
3/ Si d'après Diogène Laërce, Thalès est un sage par ses actions et sa pensée; pour Shahrastani, Thalès est avant tout un sage (hakim) par sa pensée qui se rattache au religieux (il n'a pas tort sur ce point car Laërce à travers l'épisode du trépied de Delphes et de l'oracle de delphes insiste également sur la religiosité de Thalès). Cette perspective est intéressante car elle met le doigt sur une insuffisance du témoignage de Laërce: si Thalès a marqué les esprits, ce n'est pas seulement par des bons mots et des actions édifiantes (sur lesquels Laërce a tandance à se focaliser) mais également par une pensée nouvelle. Reste à reconstituer celle-ci sur la base des fragments qui nous sont parvenus (trop peu hélas).
Ah, sinon, quand je vous disais de ne faire qu'une confiance limitée à Diogène Laërce: il nous raconte que Thalès serait mort de soif ! Pour quelqu'un qui soutenait que l'eau est à l'origine de toute chose, c'est une mort un peu trop symbolique pour être vraie !
12:05 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Thales, presocratique, philosophie, grec, arabe
29.10.2007
Misère de l'université française (particulièrement en sciences humaines)
C'est Mathieu, l'auteur du blog ϕιλοσοϕία qui m'a signalé le lien. A cette adresse là, on peut lire le texte nuancé d'un dénommé Xavier Dunezat, (ex-) maître de conférences en sociologie à l’université de Lille-1, expliquant les raisons de sa démission de l’enseignement supérieur. Si on veut le télécharger au format *pdf pour plus de confort, il suffit de cliquer là.
Commençons par dire que rien de ce qui est écrit dans cette lettre de démission ne nous étonne. Saluons le courage de son auteur qui n'a pas eu peur d'écrire tout haut ce que d'autres constatent quotidiennement sans oser le dire. Les médias dans leur art de créer des points aveugles nous bassinent régulièrement avec le peu de crédits en recherche dans le supérieur, son manque de compétitivité et ses résultats médiocres - comparés au plan international. Les réformes s'enchaînent, rien ne bouge. Pourquoi ?
Laissons de côté le cas des études supérieures scientifiques car on peut mesurer concrètement leurs résultats. Parlons juste des sciences humaines où la notion de rentabilité est tout sauf évidente. Dans quelle mesure l'étude d'un texte en ancien français comparé à ses sources celtes fait-il avancer l'humanité ? C'est moins évident que des recherches pointues sur une bactérie et son effet sur l'organisme humain, reconnaissons-le. Ceci étant dit, on aurait tort de négliger ces recherches. Qu'il s'agisse de philosophie, de sociologie ou de littérature, il va de soi que nous avons besoin d'outils herméneutiques pour comprendre le monde aussi bien au passé qu'au présent ou au futur. Qu'on se rappelle de la promptitude avec laquelle on s'est jeté sur Olivier Roy pour comprendre le phénomène de l'intégrisme en islam, sur Hungtinton pour comprendre la géopolitique et à quel point il est sain de lire Brague quand il rectifie des erreurs sur le passé musulman. Qu'on ne vienne donc pas dire qu'on n'a pas besoin de chercheurs en sciences humaines. Soyons trente secondes cynique: de certaines maladies, on apprendra à guérir moins vite qu'on ne comprendra les mutations profondes du monde. Cela ne veut pas dire que la recherche médicale est vaine, au contraire mais on sait aussi (même si on feint de l'oublier) qu'aussitôt une maladie guérie ou mieux soignée, une autre apparaît. Ce qui, malheureusement relativise l'impact pratique de ces études scientifiques - contrairement à une idée reçue. Par contre, éviter des conflits par une meilleure connaissance des cultures, ça peut se faire plus rapidement.
La lettre de Xavier Dunézat dénonce des faits en réalité bien connus. Dans le domaine des sciences humaines, on s'obstine à adopter le même schéma que pour les sciences: celui d'enseignant chercheur. Ce qui donne des résultats plutôt folkloriques. Dans notre système éducatif, les enseignants du primaire ou du secondaire sont plus efficaces que dans le supérieur. Pourquoi ? Ils sont inspectés d'abord, et quand ils ne le sont pas, ils ne peuvent échapper à la surveillance de leurs collègues et tout simplement de leurs élèves. Bien sûr, je ne dis pas que tous les profs sont bons mais tout un système les contraint à être meilleur ou à ne pas tirer au flanc. Essayez d'être mauvais pendant plusieurs cours devant une trentaine d'ados et vous m'en donnerez des nouvelles. Un élève ça parle, ça a des parents qui peuvent se plaindre, on peut faire débarquer un inspecteur si ça se passe mal. Autant de paramètres qui n'existent pas dans l'enseignement supérieur.
On a vraiment la sensation d'un gros gâchis. Prenons le domaine dans lequel j'essaie de faire quelque chose: la philosophie gréco-arabe. A votre avis, combien d'étudiants arabes, maîtrisant l'arabe classique, pourraient y contribuer ? Ne cherchez pas, beaucoup en terme de potentiel. Cherche-t-on à les attirer ? Non, bien entendu, on préfère se lamenter sur l'état des quartiers sensibles que de se poser une telle question. Ce qui fait que dans le domaine de la philosophie gréco-arabe, ce sont les anglo-saxons qui sont à la pointe (et particulièrement les américains) et pas nous qui n'avons que quelques éléments brillants à faire valoir.
En tentant de travailler dans le domaine de la philosophie gréco-arabe, je sais d'avance:
- que je n'aurai aucune aide financière.
- que toutes les recherches documentaires et les déplacements seront à mes frais.
- qu'en terme de carrière je n'ai absolument rien à attendre (tout ce que Xavier Dunezat dit sur le recrutement, je le sais).
- que par contre, les frais d'inscription, j'aurai à les payer (!!!).
Je le sais et je le fais quand même. Il faut être un peu masochiste pour faire une thèse. Heureusement pour moi, mon directeur de thèse est quelqu'un de sérieux, ses cours sont intéressants et il s'occupe bien de ses élèves. Mais évidemment, c'est loin d'être la norme comme le souligne Mr Dunezat. Lisez donc sa lettre de démission et vous comprendrez mieux pourquoi il est urgent de revoir le système de fonctionnement de l'université (particulièrement en sciences humaines) pour qu'on puisse faire valoir nos talents.
11:05 Publié dans Le spitz japonais réfléchit | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : université, thèse, Lille 1, sciences humaines, sociologie
21.10.2007
Josef van Ess "Prémices de la théologie musulmane"
Voilà un livre qui sera lu par très peu de gens, une élite qui pour des raisons diverses ont des connaissances en théologie (kalam), droit/jurisprudence (fiqh) et qui sont ouvertes à une approche historique, bien éloignée de cette approche dogmatique voulant que l'islam, c'est une tradition n'ayant subi aucune altération de sa fondation à nos jours. Autant dire une poignée de musulmans éclairés et surtout des intellectuels connaissant l'arabe. Très très peu.
Et pourtant ce livre est en français la seule porte accessible à l'immense ouvrage (uniquement disponible en allemand) de van Ess: Théologie et société au 2ème et 3ème siècle (par rapport à l'hégire s'entend, l'ouvrage comporte six tomes). L'objectif de ce savant est de démontrer que le droit l'a emporté successivement sur la théologie et la philosophie en terre d'islam. En termes clairs, si aujourd'hui, c'est la loi (shari'a) qui préoccupe le croyant et non la réflexion sur les mystères du Coran, c'est loin d'être un simple hasard. Les excès des extrémistes d'aujourd'hui (et d'hier d'ailleurs) ont leur source dans ce tournant du 8ème/9ème siècle qui a vu des générations de juristes se succéder et l'emporter sur des gens plus portés sur la réflexion théologique ou philosophique.
On ne dira jamais trop à quel point la loi marque de son empreinte le monde musulman, s'étendant jusqu'aux non pratiquants. Tout le monde connaît ou a entendu parlé de quelqu'un qui n'accomplit pas ses cinq prières par jour tout en s'abstenant de porc et en faisant le ramadan chaque année. Au fond, tout croyant a peur de déplaire à Dieu et à défaut de pratiquer l'intégralité la loi musulmane, il en accomplit au moins une partie. Rien de tel dans le christianisme où on imagine avec peine quelqu'un faire le carême sans aller à l'Eglise ou avoir un investissement religieux. Mais dans l'islam, la loi est incontournable et, ne le nions pas, très contraignante, régissant jusqu'au pied (gauche) avec lequel on entre dans les toilettes. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles certains abandonnent partiellement voire totalement sa pratique.
L'intérêt du livre de van Ess est, grâce à un travail rigoureux sur les bribes des textes qui nous restent, d'avoir reconstitué tout l'arrière-plan politique qui est à l'origine de cette "orthopraxie" (néologisme qui désigne ici le bon comportement que le musulman doit avoir), de ce légalisme à outrance.
On apprend ainsi que le sunnisme qui fonde sa loi sur les traditions orales rapportées par le prophète Muhammad (la sunna) ne s'est pas fait en un jour. Au contraire, on considérait au début que toutes ces traditions orales (les hadith) risquaient de n'apporter que chaos à la révélation. Quant on voit le poids démesuré que l'on accorde à cette sunna aujourd'hui, on en est tout étonné. Cela est valable de bien d'autres outils juridiques comme l'ijma' (consensus de la communauté sur une question pratique) qui était défendu par des personnes que l'on considérera comme hérétiques par la suite ou encore le qiyas (raisonnement par analogie) très controversé à l'origine (et même après). Le politiquement correct a rétrospectivement béni les quatre premiers califes qu'on a considéré comme bien guidés (on a pu les considérer comme des piliers de la tradition et donc comme étant prescripteurs de hadith et de règles) alors que leurs querelles peu reluisantes auraient dû amener plus de distance à leur égard. D'ailleurs au début, van Ess note un flottement sur le nombre de ces bien guidés: 3 ou 4. Plus on avance dans le temps, plus on considère le passé comme un âge d'or. C'est très classique.
L'auteur le rappelle, son intention n'est pas de nier le contenu de la foi musulmane mais bien son légalisme qui se présente aujourd'hui comme une révélation incontournable à laquelle tout croyant doit se soumettre. Et sur ce légalisme, force est de reconnaître que tout cela n'est qu'une banale histoire de pouvoir fort éloigné du mystère religieux. Rien d'étonnant au fond mais encore fallait-il le démontrer. C'est chose faite.
10:45 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : islam, théologie
16.10.2007
Les français préfèrent les séries (mouais ...)
Le spitz japonais regarde la télé de temps en temps mais il préfère lire ou aller à ses entraînements de karaté. Ce qui fait qu'il la regarde peu. Je ne vais pas jouer au réactionnaire (la télé ce n'est plus ça, avant y avait des documentaires tout le temps et bla et bla), je vous rassure, non, je vais juste vous entretenir de cette fameuse phrase qu'on nous ressort régulièrement et qui a le don de m'énerver : Les français préfèrent les séries.
On a là une phrase circulaire: plus on dit que les français aiment les séries, plus on finit par y croire, plus on produit des séries (de qualité d'ailleurs pour certaines d'entre elles - là n'est pas la question), plus les français les regardent (vu qu'on ne programme presque plus que cela, ont-ils le choix d'ailleurs ?), plus on dit alors que les français décidément aiment les séries, plus on en produit (en y mettant plus de fric encore) ...etc. Ce type de phrase d'ailleurs marche dans pas mal de domaines, dites au journal télé que les chiens sont dangereux, faites régulièrement des reportages édifiants sur la question et hop, les refuges font le plein. Dites que l'insécurité augmente (leçon de 2002) et dans les petits villages paisibles, on vote front national. De là vient mon dégoût pour ces phrases pseudo-universelles qui démarrent par "les français ..." ou pire "les gens ...".
Pour en revenir aux séries, il est évident que les français ne préfèrent pas les séries aux films. Ce qu'ils préfèrent, c'est une bonne série plutôt qu'un mauvais film, ça c'est certain. Et comme il s'est trouvé qu'une baisse de qualité des films programmés en première partie de soirée a été concurrencé par quelques séries mieux faites, les français ont temporairement reporté leur attention sur ces séries. Du coup, des gens super payés en ont déduits que les français préféraient les séries. D'où deux soirées consécutives où l'on programme Les Experts sur la 1 (et son adaptation française complètement ratée qui a permis une déduction aussi magistrale que fallacieuse: les français sont fâchés avec les séries françaises). On n'a pas peur des excès là mais bien entendu, un jour, le public se lassera de la chose (comme c'est le cas pour à peu près tout, faites au JT quinze reportages sur l'écologie, les gens diront qu'ils en ont marre d'en entendre parler - même des tragédies humaines le public se lasse) et un jour, on décrètera: les français sont moins accrocs aux séries; les séries, c'est plus tendance. Et voilà, la boucle est bouclée, restera plus qu'à pondre une nouvelle vérité (forcément provisoire) du style: les français renouent avec les grands films et vous allez voir, ça marchera.
Allez, pour finir, une dernière affirmation: les français aiment le spitz japonais (on ne sait jamais, au cas où ça marcherait).
07:00 Publié dans Le spitz japonais regarde un écran | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : séries, télévision
15.10.2007
Nouvelle critique chez le cafard cosmique
Ici, vous trouverez mon compte-rendu de La Trilogie de Timmy Valentine, trois tomes en Folio SF qui ne méritent pas d'être lus à mon humble avis - mis à part dans le cadre d'une recherche sur un nouveau soporifique ...
08:18 Publié dans Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
11.10.2007
La politique lilloise des bibliothèques de quartier à Lille
Avec cet article, je crois que je ne vais pas me faire des amis mais bon, j'ai toujours pensé que la critique positive faisait avancer les choses tant qu'elle ne cédait pas à la mauvaise foi éhontée.
Aujourd'hui donc, cher lecteur, je vais vous parler de la bibliothèque municipale de Lille ou plutôt, pour être plus exact, des bibliothèques municipales de Lille. En effet, la ville de Lille, depuis que j'y suis (plus de quinze ans) a une politique de quartier en matière de bibliothèque. En clair, chaque quartier a sa bibliothèque. Evidemment, ça c'est la théorie. En pratique, tout dépend d' où vous habitez. Si vous habitez Lille Saint Maurice Pellevoisin, vous n'aurez pas de bibliothèque vu que la bibliothèque de quartier se trouve assez loin à Fives. Par contre si vous habitez le centre de Lille, vous n'aurez pas trop à marcher pour emprunter soit à la bibliothèque du Centre soit à celle du Vieux-Lille. Cette politique de quartier est donc à nuancer ...
On pourrait penser que la bibliothèque du Centre soit celle qui offre le plus de choix, ce n'était d'ailleurs pas complètement faux autrefois. Mais depuis qu'elle s'est offerte un petit lifting (photo ci-contre), en fait la bibliothèque est plus aérée mais ... offre beaucoup moins de choix. Les livres ont été en partie renouvelés mais ce renouvellement a préféré l'espace à la quantité de livres proposés. C'est vrai qu'autrefois (il n'y a pas si longtemps d'ailleurs), on passait difficilement à deux dans un même rayon. Mais ce désagrément avait l'avantage d'être dû au nombre de livres. A présent, on respire mais on a moins le choix ... Passons.
A l'étage (je parle toujours de la bibliothèque du centre de Lille) vous pouvez consulter les périodiques et plein de livres. C'est un endroit très apprécié à Lille par tous ceux qui cherchent un endroit calme pour travailler. Là où par contre il y a du gâchis c'est qu'ils ont en stock tout un tas de livres normaux, qu'on pourrait emprunter dans n'importe quelle bibliothèque universitaire. Mais à Lille, on ne peut que le consulter. En fait, les livres que l'on peut emprunter sont de l'ordre du grand public: policier, science-fiction, beaucoup de romans et puis tout le reste (le choix étant, j'insiste là dessus, réduit même dans le domaine grand public).
En fait ce qui se passe, je pense, c'est que Lille étant une ville universitaire, la plupart de la population estudiantine se tourne de préférence vers les bibliothèques universitaires qui, à la différence des bibliothèques municipales, sont payantes (ci-contre la photo de la B.U. de lille 3). Toute personne qui a soif de lectures plus élevées que Nothomb ou Jacq doit ainsi se résoudre à prendre plutôt une carte à Lille 3 où - cherchez l'erreur - il trouvera plus de romans grand public que dans sa bibliothèque de quartier (à supposer qu'il en ait une d'ailleurs, s'il habite saint Maurice Pellevoisin, il doit prendre le métro et entre la petite bibliothèque de fives et la grande de Pont de Bois, il n'y a que quelques arrêts en plus).
Là où cette politique de quartier aurait pu être beaucoup plus ambitieuse (mais ne l'est pas en réalité), c'est qu'on aurait très bien pu imaginer ne trouver dans le Vieux-Lille que des policiers et de la science-fiction (mais avec beaucoup de choix), au Centre que des romans, à Fives que des essais ...etc. Chaque bibilothèque étant spécialisée (mais rappelons que la carte gratuite pour les lillois permet d'accéder à toutes les bibliothèques), voilà qui aurait forcé tout le monde à se déplacer un peu partout dans Lille selon son humeur du moment. Au lieu de ça, on peut trouver le même livre dans cinq bibliothèques différentes ou à l'inverse n'avoir qu'un exemplaire dans une seule bibliothèque.
Pour résumer, en matière de bibliothèque municipale, l'offre existe mais pour une ville qui fait de la culture une priorité, elle est quand même décevante et les lillois en sont souvent réduits à acheter leur livres (rappelez-vous j'avais fait un article autrefois où j'expliquais que même mettre la main sur le dernier Christian Jacq relevait de l'exploit). Il est vraiment dommage qu'il n'existe pas au moins une grande bibliothèque municipale à Lille.
07:00 Publié dans Le spitz japonais vit à Lille | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Lille, bibliothèque municipale, politique culturelle
09.10.2007
Rémi Brague "Au moyen du Moyen âge"
Ce livre est en fait un recueil d'articles qui ont déjà été publiés dans diverses revues mais qui ont été retravaillés et harmonisés. Ils portent sur des questions diverses comme la chair, le jihâd, la physique, la transmission gréco-arabe, Averroès mais ils ont un point commun: voir autrement le moyen âge qui est aujourd'hui souvent vu au pire comme une période d'obscurantisme sans nom (ce qui donne des phrases du type : " on n'est plus au moyen âge !" ou : "on se croirait au moyen âge !") ou au contraire comme une période où les religions dialoguaient dans un esprit d'ouverture rarement atteint . Evidemment, la vérité n'est pas plus à droite qu'à gauche et c'est ce que ce livre établit à travers des exemples - le plus significatif étant Averroès dont on a fait (et dont on fera encore peut-être) le champion de la tolérance, de l'accord entre la foi et la raison (le trop fameux fasl al maqal, en français le Discours décisif dont on peut trouver une édition bilingue en GF), on l' a d'ailleurs inscrit officiellement au programme de philosophie des élèves de terminale - mais ne s'est-on pas trompé de personne ? A cette question et à d'autres, l'auteur répond clairement - au risque de déplaire mais au fond, plaquer de nobles idéaux sur le passé n' a jamais servi la vérité historique. Comme le précise, l'auteur, "le devoir de l'universitaire est avant tout de rétablir ce qu'il croit être la vérité, qu'elle soit agréable ou non."
Quelques piqures de rappel m'ont intéressé dans cet ouvrage, ce sont des points de détail mais ils sont capitaux à mes yeux. Voici donc quelques notes de lectures subjectives (dans leur choix) de cet ouvrage :
* "il n'y a pas de philosophie islamique pas plus qu'il n'y a ou a eu une philosophie juive ou une philosophie chrétienne" mais "un usage de pensées philosophiques de la part de musulmans, de chrétiens et de juifs". Il faut avouer que le terme de philosophie islamique(au lieu d'arabe) est malheureusement encore répandu, et il laisse croire que l'islam serait porteur d'une philosophie (et non d'une sagesse - hikmaen arabe). Or, ce qui s'est produit c'est que quelques individus isolés ont philosophé mais ce n'était pas dans le cadre d'une institution musulmane (laquelle d'ailleurs ne voyait pas forcément d'un bon oeil ces "philosophes", Ghazali, l'auteur d'une synthèse entre le soufisme et le sunnisme est l'auteur d'une oeuvre célèbre La destruction (tahafut) des philosophes !).
* Allez chercher le savoir ('ilm) , fut-ce en Chine !Ce hadith du prophète Muhammad est bien connu mais comme le rappelle Brague, 'ilm tout seul en arabe (sans rapport d'annexion: la science de quelque chose) renvoie uniquement à la science religieuse: il ne s’agit nullement de physique, de botanique ou d’ethnologie, mais de ‘ilm, c’est-à-dire, comme l'indiquent les hadith parallèles, des traditions sur les faits et gestes du Prophète, qu’il faut aller recueillir le plus directement possible, de la bouche même des compagnons les plus dispersés. Plutôt que de la «science» en notre sens, le hadith fait en réalité l’éloge du savoir religieux. Au fond, ce hadith loue la science du hadith elle-même.
*A propos d'al Kindi: "Je rappelle que les philosophes arabes postérieurs, de Farabi à Averroes, l'ignorent purement et simplement, ne le citent jamais, ne le nomment même pas". Là aussi, sain rappel. Si les livres présentent al Kindi toujours en premier, suivi de Farabi, ils laissent croire qu'au fond il y a entre ces deux philosophes le même rapport qu'entre Platon et Aristote. Le problème dans la philosophie arabe est que Farabi est à Bagdad et Averroes en Espagne. l'empire musulman est vaste, ce qui implique que les philosophes n'ont pas forcément accès aux mêmes textes. Ils ne sont pas de mêmes origines et si la théorie laisse croire à une unité en parlant de philosophie arabe, il faut être très méfiant.
* Averroès était-il un gentil ? Le titre du dernier article va à contre-courant de la tendance à faire d'Averroès Le champion de la tolérance. Or l'était-il ? Une simple lecture de son "commentaire" de La Républiquede Platon nous rappelle qu'il était d'accord avec la mise à mort des hétérodoxes et qu'il approuve les grecs dans leur élimination des enfants handicapés. Sans doute y avait-il des esprits subtils et tolérants en terre d'islam mais choisir le nom d'Averroès est de toute évidence peu approprié pour servir la cause de l'islam tolérant.
Voilà donc un livre intéressant car démystifiant de tout côté ce moyen âge que l'on voudrait tantôt obscurantiste, tantôt tolérant. Il n'est ni l'un ni l'autre. Sans doute rêvons-nous aujourd'hui d'un futur où un islam pacifié coexisterait dans le dialogue philosophique avec le monde chrétien et juif. Pourquoi pas. Mais ce futur reste à construire, il ne se trouve pas tout fait dans le passé et quand on reste à ressusciter la soit disante paix des religions de l'Espagne médiévale, on commet au fond la même erreur que le monde musulman quand sa partie extrême cherche à ressusciter l'époque du prophète Mahomet. Leçon difficile à entendre mais qu'il faudra bien accepter si l'on veut aller de l'avant.
07:00 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : philosophie arabe, islam, Averroès
06.10.2007
Développement durable et besoin de renouvellement
Vous avez peut-être remarqué mais parmi mes liens figure: Ecolo Gogo. Dire que la question écologique travaille l'homme du XXIème siècle va devenir un poncif d'ici peu. Comme tout poncif, il faudra forcément reposer régulièrement la question à neuf. Je laisse à ce blogueur le soin de réfléchir à la question, il m'a l'air plus qualifié que moi.
Ce qui me questionne, moi, dans la droite ligne d'Hannah Arendt, qu'on a pu juger réactionnaire sur la question, c'est comment produire aujourd"hui des objets durables et si au fond, cela rique de redevenir la priorité de notre monde occidental.
Prenons un premier exemple: les vêtements. Rien de plus périssable, hélas, qu'un vêtement. Est-ce seulement une question de mode ? Il est vrai d'un côté que les coupes, les couleurs, tout cela change même si, par exemple, des basiques blancs et noirs sont indémodables (ceci dit, pas forcément leurs coupes, un tee-shirt autrefois était ample, aujourd'hui, il est plus cintré, idem pour les chemises). En même temps, sans avoir besoin d'invoquer la mode, je me rappelle d'une conversation avec une amie qui me disait qu'elle ne gardait ses sous-vêtements (dans sa garde robe s'entend, pas sur elle) pas plus de six mois avant d'en acheter d'autres (alors que moi, j'essaie de les faire durer le plus longtemps possible, tant qu'ils n'ont pas de trou ou complètement déformés, je les garde). Tout nous pousse à renouveler le plus vite possible nos vêtements. Si ce n'est pas la mode (et soyons honnête, la question n'est pas de suivre ou non la mode, quand on a par exemple une profession en rapport avec un public et de façon plus générale, quand on sait que l'on va être regardé, on ne peut pas mettre n'importe quoi non plus et porter des choses vieilles de dix ans), ce sera l'usure du vêtement qui semble diaboliquement programmée pour être la plus rapide possible. J'ai acheté dernièrement un polo (et pas un Lacoste qui, je le reconnais, a une durée de vie assez longue, j'ai toujours celui que j'ai acheté il y a plus de quinze ans), je sais d'avance, qu'il ne durera pas quinze ans. Un an à vue de nez je dirais.
Le textile pose en fait un problème aigu: quel intérêt de produire des vêtements durables étant donné que le but est de revendre le même produit dans les plus brefs délais ??? Et l'homme du XXIème siècle est-il prêt à accepter de mettre la même chose pendant dix ans (même si bien entendu il pourra alterner avec d'autres choses mais ces autres choses devront elles aussi durer dix ans) ?
Deuxième exemple: l'engin technique. Ne prenons pas le PC, c'est trop évident. Prenons la machine à laver. Surtout que c'est d'elle dont dépend aussi la durée de vie du vêtement. La mienne a duré 6 ans (la première que j'ai eue). Celle de mon arrière-grand mère 30 ans. Vous avez bien lu. 30 ans. Pourquoi ne conçoit-on pas des machines qui durent 50 ans ? Parce que, me direz-vous, il faut que le commerce vive, qu'on vous refourgue un frigo, un lave linge tous les dix ans. Mais imaginons trente secondes qu'arrivé au bout de 10 ans, on paye non pas une nouvelle machine mais des frais de recyclage. Et qu'ainsi, on garde la même machine 50 ans. Quitte à changer quelques pièces. Seulement, qui voudra de cela ? Imaginez trente secondes ... ne jamais racheter un PC pendant 50 ans ... juste payer pour le mettre à niveau tous les 5/10 ans ... La fin d'une servitude quand même.
En fait, le problème de toute cette histoire c'est que l'homme a terriblement besoin de changement: changement de vêtements, de magazines, de livres, d'engins techniques ...etc. L'horreur, pour lui, serait de vivre toute le temps avec les mêmes choses. Il faudra bien un jour, pourtant, accepter de revenir à un rapport aux objets plus stable et moins fuyant. Quitte à faire passer ce besoin de changement dans autre chose (qui reste à définir, à inventer).
19:05 Publié dans Le spitz japonais réfléchit | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : écologie, développement durable
"Le noeud gordien" de Jünger

Alors que tout le monde ne jure aujourd'hui que par Huntington et son fameux choc des civilisations, on serait bien inspiré de relire le livre d'Ernst Jünger Le noeud gordien - sans doute moins populaire qu'Huntington mais beaucoup plus accessible au lecteur lambda en dépit de son érudition historique et surtout plus profond. Attention, je ne dis pas qu'Huntington est sans intérêt (au contraire), seulement quitte à penser le rapport (conflictuel) entre l'Orient et l'Occident, autant s'adresser à la personne la plus profonde.
Jünger s'appuie sur la fameuse histoire du noeud gordien: l'empire du monde reviendrait à qui saurait le défaire selon une ancienne prophétie. Alexandre le Grand, au lieu de le défaire, le trancha (ce qui n'est pas tout à fait le même, vous en conviendrez) et réussit à franchir l'Indus (et aussi, ne l'oublions pas, à mêler le peuple grec et perse par des mariages - eux qui étaient les frères ennemis de deux guerres médiques).
Jünger part de cette histoire et met les pieds dans le plat en posant la question qui fâche: vu que l'histoire nous enseigne que l'Orient, c'est le despotisme, quelle est la vérité du despotisme ? Alors qu'aujourd'hui, certains veulent amener la démocratie au Proche-Orient, Jünger part du constat inverse qu'il y a une vérité (il ne dit pas un bien, attention) du despotisme tout comme il y a une vérité de l'individualité libre prônée par l'Occident. Les guerres orient/occident sont d'ailleurs la rencontre entre ces deux logiques. En Orient, la soumission au despote est aveugle mais si le despote meurt, l'armée est en déroute. L'Occident ne connaît pas une telle déroute si le chef meurt mais ses troupes n'ont pas la force effrayante et massive de milliers d'hommes complètement soumis. Deux pôles, deux logiques.
Un petit extrait pour vous donner envie de le lire:
"En Orient, l'histoire de la tour et du soldat qui s'en précipite sans hésiter sur l'ordre de son maître revient sans cesse: on l'emploie aussi pour illustrer la puissance des tsars. Et chaque Européen éprouvera ici le même sentiment que le Comte de Champagne: il se verra amené à un point où éclatera en lui le plus sincère, le plus violent des refus. les formes fondamentales dont il se croyait sûr, telles que courage et fidélité, obéissance, sacrifice, ordre et discipline, sont ici arrachées de leur place; l'horreur d'un monde étranger lui monte au coeur."
17:30 Publié dans Le spitz japonais lit de la non SF | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Jünger, littérature allemande, géopolotique





