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30.09.2007
Cultures d'Islam
Je ne l'avais pas signalé auparavant et mon collègue le signale régulièrement mais l'émission Cultures d'Islam - disponible en podcast - propose régulièrement des émissions sur la philosophie arabe. C'est vraiment une émission de très grande qualité qui propose une approche intelligente du monde arabo-musulman. L'émission de cette semaine est consacré à Ibn Tûmlûs dont le Livre de la rhétorique est édité par Maroun Aouad chez Vrin.
11:51 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : philosophie arabe, podcast
29.09.2007
En toute modestie
Évidemment, je ne pouvais rater la célèbre anthologie du cafard cosmique. Vous trouverez à cette adresse la nouvelle que j'ai écrite avec première phrase imposée: C'était l'odeur qui vous frappait en premier. C'est celle qui s'appelle Combustion spontanée (Vince59). Avec le recul et comme me l'a fait remarqué quelqu'un du forum du cafard cosmique, on peut trouver que la vision du futur proposée est sommaire - voire un peu problématique (vu que les journaux et les bandes vidéos y existent toujours). Mais bon, c'était amusant de se plier à l'exercice - même si le résultat n'est pas forcément d'une transcendance absolue !
17:40 Publié dans Le spitz japonais écrit | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
26.09.2007
Sunshine et 300
Il ne sort pas tant de films de SF que ça. Il sort encore moins de bons films de SF. On pourrait faire une liste impressionnante de films ratés dans le genre si bien que ceux qui sont réussis en deviennent mythiques. C'est le cas de 2001 ou de Star Wars qui ont su donner finalement, chacun dans leur genre, des images au space opera.
Tout ça pour dire que j'ai vu Sunshine. Et autant le dire au risque de passer pour un élitiste forcené, je n'ai pas trouvé ça terrible même si j'en ai lu ça et là quelques avis positifs (assez souvent nuancés cela dit). L'histoire ? Un équipage, à bord d'Icarus II, doit sauver la terre et pour cela, prend la direction du soleil (qui est en train de mourir). Cet équipage va y déposer une énorme bombe nucléaire qui en explosant créera un nouveau soleil. Sept ans auparavant, on avait envoyé Icarus I mais ils ne sont jamais revenus ...
Bon, on est d'accord, le résumé ne donne pas envie tant il sonne comme une pâle resucée d'Armageddon. Mais sur ce point, on n'a pas trop à se plaindre, pas de patriotisme exacerbé, pas de poncifs éculés, Danny Boyle s'en sort (relativement) bien: pas de caricature, les points de passage obligés sont pris en douceur (à condition de ne pas faire la fine bouche en matière scientifique mais passons ... s'il n'y avait que ça ...). En fait, ce n'est pas du tout là que le problème se situe. Le film est hybride et hésite entre plusieurs voies. Quand il choisit finalement, c'est trop tard, on n'adhère plus. Je m'explique:
* On a d'abord indéniablement la fascination pour l'astre solaire. Plus Icarus II se rapproche du soleil, plus c'est
dangereux pour l'équipage. Le film restitue cela assez bien (on sent cependant l'influence de Solaris de Soderbergh qui sur ce point constitue toujours LA référence indépassable) - quitte par moment à se transformer en démo d'effets spéciaux de luminosité.
* Après avoir eu sa petite période contemplative (du style Icare: ne regarde pas le soleil de trop près sinon il te crame les yeux), on s'oriente vers la découverte d'un vaisseau spatial à l'abandon (Icarus I). Nouvelle direction prise. Gros ponçif de SF. Perte d'unité d'action en vue.
* On termine par une mini tuerie de l'équipage plutôt irrationnelle (ledit équipage n'a même pas la présence d'esprit de rester au moins deux par deux et ils se font tous tuer sagement comme des lapins). Troisième direction. Celle de trop. On va rassure la Terre est sauvée, mais quelque part on s'en fout. On en veut au réalisateur d'avoir pompé à droite et à gauche dans les poncifs SF sans avoir réussi à avoir un résultat qui se laisse au moins regarder sans déplaisir à défaut d'y adhérer.
Si je résume, un film avec quelques belles images de luminosité. Déjà que j'avais apprécié moyennement The Fountain en dépit de l'aspect trip visuel, là j'ai la sensation d'avoir vu le film qui ferait passer The Fountain pour un chef d'oeuvre (sic !). O tempora, o mores !
Dans la série j'ai-envie-de-faire-un-trip-visuel, je ne pouvais rater le film 300 (n'ayant pas vu la BD, tout ce qui suit ne concerne que le film). L'idée de départ en soi n'est pas mauvaise puisqu'il s'agit de remettre au goût la célèbre bataille des Thermopyles. Pourquoi pas: ça ou autre chose ... Sans être d'une exactitude historique absolue (la scène avec la pythie qui est une des meilleures du film ne colle pas tout à fait avec ce que Plutarque et les auteurs de l'antiquité nous racontent), le film s'appuie sur des faits avérés dans la légende de l'histoire (l'expression peut surprendre mais la bataille des Thermopyles confine au mythe). Il est exact que les enfants malformés étaient jetés d'une falaise, il est exact qu'ils étaient 300 (d'après la légende bien sûr, historiquement parlant, sans doute plus).. etc. Par contre deux choses irritent. D'abord cette insistance sur le terme liberté - à croire que les grecs n'avaient que ce mot à la bouche. Bien sûr la distinction entre homme libre et esclave est très importante dans le monde grec - je ne dis pas l'inverse. Mais je suis loin d'être sûr que les grecs faisaient le guerre pour la liberté. La gloire (comme écrit sur l'affiche), le fait d'avoir son mentionné bien après sa mort - ça ce sont des motifs bien plus grecs.
Les perses vus comme des affreux étrangers portant toute la sauvagerie orientale - là aussi c'est forcé. Même si la
débauche visuelle peut sembler tout autoriser, on a du mal à croire que les perses avaient faits des stages à Shaolin. D'ailleurs, je crois que si les perses étaient perçus par les grecs comme des barbares, c'était des barbares bien connus des grecs au fond (surtout que cette bataille fait partie de la seconde guerre médique). En tout cas mieux connus que les indiens qu'Alexandre le Grand rencontra. Les officiels iraniens (d'aujourd'hui s'entend) paraît-il se sont offusqués de la vision des perses dans ce film. Je ne leur donne pas complètement tort mais on a le droit d'être intelligent quand même: le but était ici de montrer un orient fantasmé à travers le prétexte des perses. Xerxes est à mi-chemin entre le dieu (et rappelons-nous que la Perse, c'est la terre d'où vient Zarathoustra dont le nom était connu des grecs) et l'homme efféminé décadent.
Si les grecs (d'après les statues qui nous restent) semblaient avoir un idéal de l'homme bien sculpté physiquement parlant, je ne pense pas qu'ils auraient été jusqu'à un tel bodybuilding non plus qui n'a rien de très crédible ni de beau en matière de goût grec. Si vous ne me croyez pas, jetez un coup d'oeil aux statues grecques représentant des hommes, vous ne verrez pas tant de muscles saillants. Quant au côté féminin de l'histoire (la reine qui couche avec je ne sais plus qui pour avoir le conseil dans sa poche), je n'ai pas bien compris l'intérêt de l'insérer (quant à savoir si une reine grecque prendrait le risque de coucher avec un autre homme que son mari, là je reste perplexe au vue des lois grecques châtiant ce type de forfait). Un coup d'oeil rapide à la BD originale montre d'ailleurs que ne figurent ni l'épisode ridicule de la reine spartiate ni les muscles saillants.
Mais oublions toutes ces inexactitudes pour un film qui ne vise pas non plus la reconstruction historique. Là où on empêche le film de décoller, c'est en lui collant une voix off très pénible qui essaye de nous forcer à l'enthousiasme guerrier. Sauf que c'est pas l'enthousiasme guerrier, le ton hautement épique qu'on atteint mais plutôt un résultat pompeux du plus mauvais effet. De quoi vous flinguer tout un film.
C'est dommage au fond cette voix pompeuse, parce que je vais vous étonner, mais par delà sa reconstruction fantaisiste et ses partis pris discutables, 300 a un avantage: de sonner un petit peu plus grec que Troie qui, croyez-moi, est complètement étranger à Homère et au monde grec. La guerre de Troie, ce sont les dieux qui se battent via les hommes, aveuglant leurs jugements - ce qui explique leurs grossières erreurs militaires et stratégiques. Retirez les dieux à Troie et vous obtenez une guerre totalement incompréhensible. Ce n'est pas parce que Brad Pitt y joue que ça y changera quelque chose.
07:00 Publié dans Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : film, cinéma, science-fiction, Sunshine, 300
25.09.2007
Quelques oracles atypiques
Petit complément au billet précédent. Tout le monde connaît le terrible oracle fait aux parents d'Oedipe : il tuera sa
mère et épousera son père. Mais il ne faut pas oublier que tout le monde (ou presque, les esclaves n'ayant sans doute pas cette possibilité) pouvait aller consulter l'oracle: du simple paysan au grand roi de tel pays. Ainsi, les Astypaléens sont envahis par les lièvres. Ils vont demander conseil à l'oracle qui répond:
Elevez des chiens et faites la chasse. (rapporté par Athénée)
L'oracle donne ainsi parfois des conseils de bon sens. Quitte à être ironique. Ainsi, un dénommé Polykrate a acheté un terrain où se trouverait un trésor (je vous passe les détails) et il vient demander à l'oracle comment il peut le trouver. L'oracle lui répond de façon lapidaire:
Meus toute pierre. (rapporté par Suidas)
Autant dire que notre homme est bien avancé avec une telle réponse !!! Plus célèbre est l'oracle délivré à Crésus pour savoir s'il pouvait marcher contre l'empire perse:
Si Crésus franchit l'Halys, il détruira un grand empire. (rapporté par Hérodote)
Oracle volontairement ambiguë car bien entendu, c'est l'empire de Crésus qui se trouve détruit et non celui des perses. Dernier oracle qui montre que le dieu n'aime pas être trompé, celui qui a été donné à un homme tenant un oiseau vivant dans ses mains. Il demanda à l'oracle si ce qu'il avait dans les mains était vivant ou mort (comptant étouffer l'animal si la pythie répond"vivant", le relâcher si elle répond "mort"). Réponse de la pythie:
O celui-là, si tu veux tu le montreras - car il est en ton pouvoir de le faire - ou vivant ou mort. (rapporté par Babrios)
On ne trompe pas un dieu comme ça !
P.S: la photo qui illustre ce post est celle du célèbre aurige de Delphes. On voit que l'idéal masculin grec est bien éloigné de celui de 300 (le film) dont je vous parle bientôt.
07:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : oracle, Delphes, pythie
23.09.2007
La Pythie vient en mangeant
De Plutarque, on trouve facilement en poche ou en grand format Les Vies parallèles- livre dont la grande originalité est de mettre en parallèle une vie illustre grecque avec une romaine. Ainsi, Alexandre le grand est-il associé à César ou Démosthène avec Cicéron. Le procédé est original et donne à penser: César est-il un Alexandre le grand romain ? Jusqu'où peut-on pousser l'analogie ? Y a-t-il une chute entre le monde grec et le monde romain ?
En ce qui concerne les autres textes que l'on a regroupé dans les Moralia (traduit par Amyot dans un français savoureux mais pas toujours forcément accessible au lecteur contemporain d'aujourd'hui), on trouve une foule de textes intéressants (seuls quelques uns sont disponibles en poche, il n'y a que l'édition Budé qui les regroupe tous en bilingue, seul hic, leurs prix et leurs austérités les destinent surtout au monde universitaire et encore plus précisément au monde universitaire helléniste - autant dire une élite). Parmi ces textes, citons en vrac Isis et Osiris, Le démon de Socrate, Il ne faut pas s'endetter, De la malignité d'Hérodote, Les Propos de table, Sur le visage qui est dans la lune ... Le terme générique de Moralia reflète mal l'énorme diversité de ces textes qui s'intéressent autant à l'âme des animaux, l'amour entre hommes ou le bien-fondé du précepte Pour vivre heureux, vivons caché.
Les éditions de poche GF nous ont fait un sacré cadeau de rentrée en 2006: pour un peu moins d'une douzaine d'euros , on a une très sérieuse édition des trois textes de Plutarque sur la Pythie: L'E de Delphes, Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles en vers et La Disparition des oracles. L'ensemble est regroupé sous le nom de Dialogues pythiques. Ce qui fait peur de prime abord, c'est que dans ce poche de 494 pages, les 2/3 sont consacré aux notes. il y a plus d'apparat critique que de texte ! En même temps, il faut avouer que ces textes nécessitent de restituer toutes les allusions auxquelles Plutarque n'hésite pas à recourir. Nous sommes à une époque où l'on croise des stoïciens, des épicuriens, des platoniciens. Le monde grec s'est ouvert à diverses influences orientales. Cela fait tout un arrière-plan complexe à restituer - même en se limitant à l'arrière-plan strictement grec: Plutarque combat et les épicuriens (qui considèrent que les dieux existent mais ne soucient pas de nous) et les stoïciens (qui ont une autre conception du divin à laquelle s'attaque aussi Plutarque)
Plutarque était prêtre à Delphes ! On ne peut rêver meilleure source pour l'oracle de Delphes. Plutarque est également platonicien (aujourd'hui, on dirait néoplatonicien mais cette catégorie moderne n'avait pas de sens à l'époque) et adopte une forme dialoguée trompeuse car en apparence bavarde (un bavardage de qualité ceci dit !) qui semble perdre régulièrement de vue son objectif dans des digressions un peu hasardeuses. En fait, il faut se rappeler les caractéristiques du dialogue platonicien aporétique (ces dialogues où en apparence, la question de départ ne reçoit pas de réponse) où chaque détour a un sens et guide le lecteur vers une autre réponse que celle qui est absente ou apparente.
Le dialogue Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles en vers est un modèle de ce point de vue; après une discussion technique (et en apparence sans intérêt) sur la patine des statues du sanctuaire, le dialogue s'oriente sur la piètre qualité des vers pythiques (comparé à Homère et Hésiode) et sur la question de savoir s'ils viennent du dieu (celui-ci ne semblant plus se donner la peine de délivrer ses oracles en vers mais en prose - signe de la décadence ?). Le lecteur attentif se rendra vite compte que le titre du dialogue est trompeur car les anciennes pythies rendaient elles aussi des oracles en prose. Donc l'alternance de la forme prosaïque ou versifiée n'est pas une question d'époque. Plutarque nous expliquera qu'il se produit un mélange entre le médium (la pythie) et le souffle (pneuma) divin qui peut produire un mélange "sauvage" d'où une qualité moindre de l'oracle. On comprend rétrospectivement que le début du dialogue sur la patine des statues étaient déjà une allusion cachée au souffle qui vient altérer le monde sensible.
La Pythie était une vierge que l'on pouvait changer. C'est l'invention du CDD ! Quant à l'oracle delphique, il est aussi en CDD comme nous le racontera le troisième dialogue La Disparition des oracles avec le célèbre épisode de la mort du grand Pan (terme qui en grec signifie "tout"). Dernier oracle attribué à l'oracle de Delphes:
Dites au Roi, à terre est tombée la Cour historiée.
Phoïbos n'a plus de cabane, plus de laurier divinatoire,
plus de source parlante, s'est éteinte même l'eau parleuse.
Si l'on connaît souvent Platon ou Aristote, on a tendance à méconnaître Plutarque comme un auteur philosophique de qualité. Par ignorance de la culture grecque hellénistique, on le réduit à un aimable causeur. Ces dialogues, j'espère, montreront le contraire et un grand merci à GF pour cette édition en poche (un souhait: continuez !). Une petite critique - ceci dit - pourquoi ne pas avoir fait un petit dossier récapitulatif des oracles de la Pythie ? Cela n'aurait pas été inutile et cela aurait permis de nous faire une idée de la qualité littéraire (ou non) des oracles delphiques.
Le nom de Plutarque était connu des arabes qui avaient une traduction de ses Opinions des philosophes - recueil doxographique qui en fait n'est pas de Plutarque mais d'un auteur inconnu (d'où l'appellation de Pseudo-Plutarque) s'inspirant du doxographe Aétius. Je n'ai pas eu la chance de mettre la main sur le texte arabe mais dès que ce sera le cas, je vous en parlerais.
11:45 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Plutarque, philosophie grecque, littérature, oracle, pythie
21.09.2007
Al Farabi - Philosopher à Bagdad
J'ai failli faire un arrêt cardiaque en tombant sur ce livre de poche d'environ 10 euros: Al Farabi, Philosopher à Bagdad au Xème siècle (Points, Essais). Ce livre de poche contient ni plus ni moins que:
- Le livre de la religion (en bilingue ! Kitâb al milla )
- Les Préliminaires indispensables à l'étude la philosophie
- Le discours sur la proportion et l'agencement
- Le livre de la poésie
- Le Compendium (= talkhis) des "Lois" de Platon
Donc, mine de rien, cinq textes d'Al Farabi dont il n'existait parfois qu'une traduction anglaise (pas forcément évidente à trouver, d'ailleurs) voire aucune. Et comme si ce n'était pas suffisant, on y trouve un dossier historique, un glossaire et une petite bibliographie. Le tout pour 10 euros.
Je n'ai pas eu le temps de m'y plonger complètement (je connais certains de ces textes mais je n'ai pas eu le temps de les comparer avec l'original arabe), cependant un simple coup d'oeil laisse pressentir que l'ensemble paraît plus qu'honnête. On retrouve dans le talkhis ( Le Compendium des "Lois" de Platon) cette idée platonicienne que la loi est un poème qui doit être récité pour être sans cesse remémoré. Ce qui offre une résonnance particulière en terre d'islam où le Coran avait marqué les esprits par sa beauté sonore tout en cherchant à se démarquer absolument de la poésie. Autre idée intéressante: que la loi nécessite des retouches et donc une évolution. Al Farabi, de toute évidence, ne concevait pas la loi (religieuse) comme quelque chose de figé. Dommage une fois de plus qu'aujourd'hui, on jette l'anathème sur toute forme de nouveauté - qu'on taxe dédaigneusement de bid'a. Au 10ème siècle, certaines voix ne trouvaient pas cela inconcevable ...
Un autre passage qui m'a amusé: l'explication de l'obscurité d'Aristote. D'après Farabi, c'est volontaire: par ésotérisme - "pour ne pas prodiguer la philosophie à tout le monde". Mais aussi "pour exercer la pensée à la fatigue de la recherche" !!! Ce qui est amusant, dans ce bref passage consacré à l'obscurité d'Aristote, c'est que Maïmonide (et d'autres) affirmeront plus tard que celui qui est obscur, ce n'est pas Aristote mais Platon !
En bref, une excellente initiative que ces traductions de Farabi. Espérons que d'autres suivront - car dans le domaine de la philosophie arabe, trop peu reste traduit.
18:35 Publié dans Philosophie gréco-arabe | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : al farabi, philosophie arabe
17.09.2007
Persépolis (un peu) et l'Iran (beaucoup)
Je viens de terminer les quatre tomes de Persépolis de Marjane Satrapi.
Et comme tout le monde le dit, c'est bien. Je n'ai pas encore vu l'adaptation au cinéma (mais je ne vois pas pourquoi ça serait complètement raté a priori), j'ai juste dévoré les quatre tomes de cette BD qui raconte, via quelques anecdotes, la jeunesse d'une iranienne qui a connu le renversement du shah et la révolution islamique.
C'est amusant que ces bandes dessinées (et le film correspondant) aient eu du succès en France. J'y vois une sorte d'ironie bien cachée de l'histoire car, rappelez-vous, l'ayatollah Khomeyni, il s'était exilé en France (où il était resté quand même une bonne quinzaine d'années). Des chassés-croisés de cette sorte entre l'Iran et la France, il y en a plein: depuis les Lettres persanes de Montesquieu (rappelez-vous le célèbre: Comment peut-on être persan ?) jusqu'à Henry Corbin, infatigable éditeur et commentateur de textes spirituels persans (ismaéliens et shiites). A croire qu'avec l'Iran, on n'en a pas fini et heureusement en un sens.
J'ai quand même une petite inquiétude. Que les gens retiennent le côté dictature absurde dans lequel est tombé (temporairement j'espère, je ne crois pas aux dictatures durables - je parle bien entendu en termes de siècle) l'Iran. Je vous rassure, je ne pense pas qu'il ne fallait pas le dénoncer, cet aspect là. Non, non, ce n'est pas ce que je veux dire. Marjane Satrapi l'a bien fait (sans d'ailleurs s'y limiter) et il n'y a rien à dire là dessus. Non, ce que je crains, c'est qu'on ne retienne que cela de l'Iran que l'on finirait par confondre avec un pays comme l'Arabie saoudite. Erreur qui ne serait nullement du fait de Mme Satrapi mais que les gens, eux par contre, feraient bien vite. Un indice - dans une interview sur France Culture, on demande à Marjane Satrapi:
Est-ce qu'il y a eu un travail d'adaptation, parce que vous arrivez d'Iran au moment où vous écrivez, où vous dessinez, et vous arrivez d'une culture iranienne où on ne connait pas les représentations humaines car c'est un pays islamique ?
Et evidemment, la réponse ne tarde pas:
C'est pas vrai, parce qu'en Iran il y a les représentations humaines que ce soit des sculptures ou autres, même tous les imams, les shiites, il y a des représentations humaines même pour le dessin. Dans tous les imams, ils présentent les prophètes, ils présentent tout le monde. L'Iran a un Islam très particulier parce qu'il y avait un Iran avant l'Islam qui avait ce grand empire perse qui existait. Même le shiisme, c'est l'islam mélangé au zoroastrianisme et toutes ces histoires des douze imams, la succession ne se fait pas de père en fils dans l'islam. (Source - je retranscris tel quel, j'ai juste supprimé les deux m de "imams")
Eh oui, c'est l'Iran ! Un pays où l'on écrit en caractères arabes une langue dont la grammaire est indo-européenne (vous
avez bien lu, par exemple le verbe être existe en persan alors qu'en arabe, il est sous-entendu à tel point qu'on a pu dire qu'il n'existe pas). Un pays où l'on a développé les célèbres miniatures alors que le monde musulman interdisait toute représentation humaine (ce qui ne veut pas dire qu'artistiquement parlant il n'ait pas fait des choses intéressantes en art). Un pays où Hafez et Khayyam célébrait dans des poèmes subtils l'ivresse (et ne nions pas l'évidence, ce n'était pas qu'un symbole le vin dans leurs poèmes - ils en buvaient). Un pays où la musique a emprunté et au monde indien et au monde arabe pour créer des mélopées enivrantes (le plus souvent sur les paroles des grands poètes comme Hafez, Saadi ou Khayyam). Un pays où l'islam sunnite ne s'est pas imposé du tout. Bref, un pays à part quand même dont la tradition littéraire, musicale et mystique fait qu'il est plus complexe à saisir que - par exemple - l'Arabie saoudite. Un exemple: vous aurez bien du mal à trouver une édition d'Ibn Arabi en Arabie Saoudite (et en Egypte on avait, il fut un temps, interdit la publication des Futuhat). En Iran, Khomeyni a commenté Ibn Arabi (cf. le livre: L'Imam Khomeyni, un gnostique méconnu du XXe siècle publié par Al Bouraq qui nous montre une facette spirituelle de l'auteur qu'on chercherait en vain chez n'importe quel autre dictateur). Alors, bien entendu, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit: que c'était un grand homme et tout et tout. Ce n'est pas ce que je veux dire. Peut-être aurait-il dû d'ailleurs continuer à commenter Ibn Arabi et à écrire plutôt que faire la révolution islamique. Toujours est-il qu'en Iran, c'est toujours un peu compliqué qu'ailleurs. Pas aussi caricatural qu'on voudrait le faire croire.
Alors un conseil: lisez Persépolis ou empruntez-le (et comme dit Stéphane, lisez des livres de toute façon), c'est bien. Et ne vous arrêtez pas en si bon chemin, partez à la rencontre de l'Iran qui n'est pas que celui du nucléaire et de la révolution islamique: cet Iran dont Hérodote nous parlait déjà et qui se prolonge avec Ferdowsi et Hafez, il existe aussi.
P.S n°1: Non, je ne suis pas iranien (au cas où quelqu'un me poserait la question) mais j'ai appris un peu de persan qui est une jolie langue à l'oreille - tous les sons arabes un peu rudes (à l'oreille occidentale s'entend) sont adoucis. A l'occasion, je ferais une petite chronique là dessus.
P.S n°2: Sinon, j'ai repris le boulot et les posts vont s'espacer. Ne vous inquiétez pas s'il n'y a rien pendant une voire deux semaines. Je me suis donné comme règle de faire des billets de qualité plutôt que de faire une chronique du style : "Coucou, j'existe encore mais désolé, la vie, tout ça". Les flux RSS de ce point de vue sont une invention pratique, mettez mon blog en surveillance (RSS s'entend), tout vient à point à qui sait attendre.
P.S n°3: en SF, je lis beaucoup mais je réserve quelques critiques pour Le Cafard cosmique (qui ne dédaigne pas les contributions, n'hésitez pas à participer à ce site de qualité si le coeur vous en dit et si l'administrateur vous donne son feu vert). Là aussi, on ne s'inquiète pas, je vous réserve quelques chroniques en exclusivité à vous aussi. A bientôt.
12:05 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Iran, persépolis
09.09.2007
Ces gens qui soit disant s'attaquaient aux hérésies
C'est Stéphane qui en réagissant sur mon petit billet consacré à l'islam et la philosophie arabe m'a fait repenser (de fil en aiguille) à ces trois pères de l'Eglise qui s'étaient attaqué avec virulence aux hérésies chrétiennes à une époque un peu confuse où le droit canon et les conciles apparentés n'avaient pas encore fixé la ligne dogmatique à suivre (ceci valant particulièrement pour celui dont le nom va suivre).
Il y a d'abord saint Irénée de Lyon (130-202) qui écrit un gros pavé sur la gnose au nom menteur où il expose (et réfute) les hérésies qui ont l'air de se répandre comme les petits pains à l'époque ( pas ceux de la parabole, hein - en abrégé on appelle ce livre: Adversus Hæreses). Mine de rien, c'est un type courageux, ce saint Irénée. Il s'est farci par exemple toute la série un peu indigeste d'Eons qui peuplent le Plérôme valentinien. Je ne résiste pas au plaisir de vous mettre un extrait du livre 1 (la photo à côté du texte est bien entendu une icône représentant Irénée):
"Il existait, disent-ils, dans les hauteurs invisibles et innommables, un Bon parfait, antérieur à tout. Cet Éon, ils l'appellent Pro-Principe, Pro-Père et Abîme. Incompréhensible et invisible, éternel et inengendré, il fut en profond repos et tranquillité durant une infinité de siècles. Avec lui coexistait la Pensée, qu'ils appellent encore Grâce et Silence. Or, un jour, cet Abîme eut la pensée d'émettre, à partir de lui-même, un Principe de toutes choses ; cette émission dont il avait eu la pensée, il la déposa, à la manière d'une semence, au sein de sa compagne Silence. Au reçu de cette semence, celle-ci devint enceinte et enfanta Intellect, semblable et égal à celui qui l'avait émis, seul capable aussi de comprendre la grandeur du Père. Cet Intellect, ils l'appellent encore Monogène, Père et Principe de toutes choses. Avec lui fut émise Vérité. Telle est la primitive et fondamentale Tétrade pythagoricienne, qu'ils nomment aussi Racine de toutes choses. C'est : Abîme et Silence, puis Intellect et Vérité. Or ce Monogène, ayant pris conscience de ce en vue de quoi il avait été émis, émit à son tour Logos et Vie, Père de tous ceux qui viendraient après lui, Principe et Formation de tout le Plérôme. De Logos et de Vie furent émis à leur tour, selon la syzygie , Homme et Eglise. Et voilà la fondamentale Ogdoade, Racine et Substance de toutes choses, qui est appelée chez eux de quatre noms : Abîme, Intellect, Logos et Homme. Chacun de ceux-ci est en effet mâle et femelle : d'abord le Pro-Père s'est uni, selon la syzygie, à sa Pensée, qu'ils appellent aussi Grâce et Silence ; puis le Monogène, autrement dit l'Intellect, à la Vérité ; puis le Logos, à la Vie ; enfin l'Homme, à l'Église. "
Et là où saint Irénée se donne beaucoup de mal, c'est qu'il restitue assez bien la logique des thèses gnostiques - même quand elles atteignent des degrès d'abstraction impressionnants où il faut comprendre le rapport subtil entre le second et le troisième éon. C'est tellement vrai qu'un dénommé Sagnard, dans sa thèse La gnose valentinienne et le témoignage de saint Irénée a pu reconstruire une grande partie de l'enseignement de Valentin en se basant sur le livre du père de l'Eglise (on ne trouve le livre que dans les bibliothèques universitaires, ce qui est bien dommage car l'auteur a fourni un boulot monstrueux et très rigoureux - ce qui donne une idée de l'exigence dont on faisait preuve autrefois vis vis des universitaires). A un moment, saint Irénée pète littéralement les plombs, faisant preuve d'un sens de l'humour inattendu:
"Ah ! ah ! hélas ! hélas ! Il est bien permis, en vérité, de pousser cette exclamation tragique devant une pareille fabrication de noms, devant l'audace de cet homme apposant impudemment des noms sur ses mensongères inventions. Car en disant : « Il existe avant toutes choses un Pro-Principe pro-inintelligible que j'appelle Unicité », et : « Avec cette Unicité coexiste une Puissance que j'appelle encore Unité », il avoue de la façon la plus claire que toutes ses paroles ne sont qu'une fiction et que lui-même appose sur cette fiction des noms que personne d'autre n'a employés jusque-là. Sans son audace, la vérité n'aurait donc point encore aujourd'hui de nom, à l'en croire ! Mais alors, rien n'empêche qu'un autre inventeur, traitant le même sujet, définisse ses termes de la façon suivante : Il existe un certain Pro-Principe royal, pro-dénué-d'intelligibilité, pro-dénué-de-substance et pro-pro-doté-de-rotondité, que j'appelle Citrouille. Avec cette Citrouille coexiste une Puissance que j'appelle encore Supervacuité. Cette Citrouille et cette Supervacuité, étant un, ont émis, sans émettre, un Fruit visible de toutes parts, comestible et savoureux, Fruit que le langage appelle Concombre. Avec ce Concombre coexiste une Puissance de même substance qu'elle, que j'appelle encore Melon. Ces Puissances, à savoir Citrouille, Supervacuité, Concombre et Melon, ont émis tout le reste de la multitude des Melons délirants de Valentin."
Pour les courageux, faites un détour à cette adresseet lisez le livre 1 de saint Irénée. Pour les plus courageux, n'hésitez pas à lire en ligne, la Pistis Sophiaqui a de quoi décourager l'hérésiologue le plus archarné.
Epiphane lui aussi est un marrant. Il écrit un Panarion (boite à remèdes) contre les hérésies. A ma connaissance, il n'existe pas de traduction en français de son oeuvre. Il a été traumatisé car recruté par de jolies filles (ah, l'appel de la chair ! Remarquons au passage qu'en matière de démarchage et de marketing, les premiers siècles du christianisme n'ont aucune leçon à recevoir de nous), il s'est retrouvé ni une ni deux embrigadé dans une cérémonie gnostique pas faite pour les pudiques. Il n'en a pas fallu plus pour le traumatiser à vie (l'histoire dit qu'il est allé illico se plaindre à l'archevêque d'Alexandrie, lequel a fait un joli score de 80 excommuniés d'un coup) et se lancer dans ce qui visiblement était un genre à la mode à l'époque: la critique des hérésies (auxquelles on donnait le nom générique de gnosticisme). J'ai cherché des heures sans trouver la référence alors je vais peut-être me tromper et je prie l'internaute vigilant et cultivé de me rectifier sans hésitation si je me trompe: il me semble que c'est lui qui se plaint qu'à Alexandrie, il est impossible d'aller chercher du pain sans qu'aussitôt le boulanger cherche à vous brancher sur la question de la substance unique ou double du Christ. Si quelqu'un me retrouve cette référence, qu'il n'hésite pas à me le signaler !
Hippolyte de Rome à qui on doit les Philosophumena est un peu scolaire: il veut à tout prix démontrer que le phénomène gnostique est un épiphénomène de la philosophie grecque. Bien sûr, ce n'est pas faux, le système des éons doit un peu à la philosophie grecque et on surnommait Valentin le platonicien. Dans la bibliothèque des textes gnostiques découverts à Nag hammadi en 1945 figure d'ailleurs une brève (et très libre !) paraphrase de La République de Platon. Ceci dit, les gnostiques ont déployé des trésors d'imagination et de spéculation qui ne peuvent être réduits à de simples avatars de philosophie grecque, laquelle est très schématiquement résumée et sans doute comprise par Hippolyte (ceci dit, il nous donne par exemple des fragments d'Héraclite qui ne nous sont connus que par lui, comme quoi les mauvais livres présentent parfois un intérêt). Il cherche ainsi à montrer que Marcion ne fait que reprendre Empédocle alors que le lien est (quasi) inexistant entre ces deux auteurs !!!
Bon, j'en arrive à ma question: pourquoi déployer des trésors d'argumentation contre tous ces gnostiques ? Où est l'intérêt ? Car bien entendu, ce n'est pas un simple livre qui allait changer les croyances des gnostiques (eux-mêmes en ayant peut-être plus à profusion que les orthodoxes). Par contre, ce qui est certain, c'est que ces adversaires de qualité ont littéralement forcé les pères de l'église à construire un système théologique cohérent et capable de faire face aux audacieuses constructions des gnostiques. Et je ne peux m'empêcher de penser que comme cela arrive si souvent envers un ennemi, ces pères de l'Eglise étaient fascinés (en dépit de leur dénégation) par les théories alambiquées et cependant séduisantes de leurs adversaires (Hippolyte de Rome dit qu'il faut faire comme Ulysse et les sirènes: se boucher les oreilles ! L'analogie est révélatrice ...). Ils n'ont pu s'empêcher de les recopier (il est vrai avec des inexactitudes et la mauvaise foi de rigueur) et la transmission des textes dont on sait à quel point elle est parfois ironique dans son hasard apparent nous a fait parvenir leurs textes. Il manque le début de l'exposé de la doctrine orthodoxe dans les Philosophumena d'Hippolyte mais rien de l'exposé des théories gnostiques ! Si les pères de l'Eglise avaient à ce point voulu rejeter dans l'oubli les gnostiques et les hérétiques de tout poil, il leur suffisait de les traiter par un silencieux mépris ou de les mentionner et les réfuter rapidement. Au lieu de cela, ils nous ont laissé des pages entières de description dont on s'est parfois aperçu, après la fameuse découverte à Nag hammadi de la collection copte de textes gnostiques (la photo ci-contre représentant un de ces textes), qu'elles donnaient des renseignements plutôt justes !
17:06 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : religion, christianisme, hérésie, gnosticisme
06.09.2007
Ganesha de Xavier Mauméjean
Alors que Pocket a réédité Car je suis légion en poche au mois de juillet, un (bon) thriller babylonien, les éditions Mnémos ont « réédité » Ganesha, Les mémoires de l’éléphant de Xavier Mauméjean au mois de juin. Paru initialement aux éditions du masque en l’an 2000 (sous le titre de : Les Mémoires de l’éléphant), ce livre avait été récompensé par le prix Fantastic’art du festival de Géradmer. Il a été retravaillé pour cette nouvelle édition et assorti de quatre illustrations qu’on ne manquera pas de regarder soigneusement car il y a quelque chose à voir et surtout à comprendre.
Un conseil avant toute chose : avant d’entreprendre la lecture de ce roman, essayez de mettre la main sur une biographie – même succincte - de Joseph Merrick, plus connu sous le nom d’Homme-Eléphant. Et tant que vous y êtes, n’hésitez pas à voir ou revoir Elephant man de David Lynch. Vous ne le regretterez pas : bien des passages s’éclairciront d’eux-mêmes et vous n’en apprécierez que davantage la façon dont l’auteur a pu jouer avec les éléments significatifs de la vie de Merrick. Pour ne donner qu’un exemple, le passage sur Protée à la page 114 ne vous semblera pas arriver comme un cheveu sur la soupe quand vous saurez, justement, que la pathologie dont souffrait Joseph Merrick n’est autre que … le syndrome de Protée.
Ce roman se présente comme les mémoires imaginaires de Joseph Merrick qui se déclinent en un prologue, quatre saisons (hiver, printemps, été, automne) et un épilogue. L’Homme-Eléphant est un résident permanent de l’hôpital de Londres (ça vous n’êtes pas étonné, vous le savez grâce à la biographie que vous avez lue) et à chaque saison il mène une enquête policière (ça vous ne le savez pas encore, et c’est normal, c’est Mauméjean qui l’invente). Parfois par intérêt : sa position de résident permanent à l’hôpital pourrait être remise en question et donner un coup de main au duc de Cambridge, c’est toujours bon à prendre pour assurer ses arrières. Mais surtout pour une autre raison – plus mystique qu’il énonce dès les premières lignes de ses mémoires : Je suis Ganesha, le dieu à tête d’éléphant, dieu de prospérité et d’abondance. Les hommes s’inquiètent de mon sommeil car si je dors mal, l’univers entier risque de s’effondrer.
Ganesha, le dieu éléphant – on comprend sans peine ce qui a pu donner l’idée à Mauméjean d’associer cette divinité à Joseph Merrick – a un corps d’homme et une tête d’éléphant. C’est le dieu de l’intelligence (« le seigneur des catégories »), celui qui lève les obstacles. Un Sherlock Holmes hindou en quelque sorte dont l’Homme-Eléphant serait l’avatar. Est-ce Merrick qui délire vers la fin de sa vie et se prend pour un dieu ou les hommes qui par trop de rationalité s’aveuglent et ne savent plus reconnaître la présence de la divinité ? Si question est posée implicitement, comme on s’en doute, elle ne sera pas tranchée.
Il faut avouer que l’époque victorienne qui sert de toile de fond aux quatre enquêtes constitue un tournant entre les croyances et l’avènement de la froideur rationnelle de la technique. C’est ainsi une époque où la psychiatrie commence à se constituer comme science et où Charcot pratique cependant l’hypnose à la Salpêtrière sur ses patientes hystériques, une époque où la morale victorienne proscrit les montreurs de monstres et où Jack l’éventreur sévit dans les bas-fonds de Londres : c’est une époque qui hésite entre raison et croyance, bestialité et rigorisme moral. A ce titre une personnalité hybride comme Joseph Merrick à mi-chemin entre bestialité et divinité, croyance et logique n’est pas déplacée. Elle est même dans l’air du temps et capable de percer à jour les enquêtes qui lui seront soumises au fil des saisons, surtout quand celles-ci flirtent allègrement avec le fantastique.
Le roman de Xavier Mauméjean est clairement un livre de transfiction : à la fois enquête policière, roman fantastique, ce sont également des mémoires imaginaires avec des réflexions sur l’époque et une promenade dans un Londres à l’atmosphère fin 19ème siècle. L’ensemble donne un roman volontairement (et faussement) hybride dans lequel le lecteur averti s’amusera à retrouver – entre autres - les allusions aux propres œuvres de Mauméjean (Car je suis légion, La Vénus anatomique et même Lilliputia) ainsi qu’à de nombreuses figures célèbres de l’époque victorienne pour reconstruire l’architecture bien cachée du livre.
En bref, une relecture originale et très habile des derniers jours de la vie de Joseph Merrick dont la seule limite est peut-être de demander un lecteur suffisamment intelligent pour décrypter les multiples allusions et symboles que l’auteur a semés comme un petit poucet dans son roman.
07:00 Publié dans Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature
03.09.2007
Ames perdues Poppy Z. Brite
" Et rappelle-toi cette fameuse nuit, pensa-t-il, cette nuit où tu roulais dans les ténèbres, Ghost à tes côtés, et où il t'a persuadé que tu roulais au fond de l'océan. Tu as vu des poissons volants, des étoiles de mer . Tu as vu une piscine emplie d'air"
Après avoir lu Peter F. Hamilton et Schröeder, j'avais failli oublier ce que c'était un livre bien écrit. Ce livre de Poppy Z. Brite (Ames perdues) s'est chargé de me le rappeler. L'écriture - même en traduction - est élégante et sur une tonalité de fond mélancolique, flirte avec un soupçon de poésie. Un peu comme pour nous faire partager l'étât d'âme d'une race - le vampire - qui voit vivre et décliner toute chose sans pouvoir s'attacher à l'une d'entre elles, vu que lui y survivra. Cette mélancolie fait un heureux contrepoint à tout le reste: violence, sang, meurtre, inceste, sexe ...
C'est un livre excessif et qui pourrait déplaire. Les scènes de sexe (principalement pour ne pas dire exclusivement homosexuelles la femme étant quasi absente de ce livre - quand elle accouche du fruit de l'union avec un vampire, elle n'y survit pas) sont crues et ne sont pas là pour faire fantasmer le lecteur (quoi qu'il en soit de son orientation sexuelle) mais pour lui donner à boire la lie de tous ces fluides dont se repait le vampire: sang, salive, sperme, alcool, drogue ...
C'est un livre qui reprend des classiques du mythe du vampire (son éternité, son goût du sang, son érotisme, son goût pour la vie nocturne ...) en les adaptant à l'époque contemporaine voire en les renouvelant complètement. Le mythe est ainsi complètement dépoussiéré et ce qui passait pour des poncifs du genre vampiresque (pardon pour le néologisme si c'en est un) peut apparaître dans sa vérité première.
C'est un livre qui vous prend aux tripes: violent, sexuel et sans aucune moralité mais rien de gratuit ici et c'est pour cela que le (bon) lecteur ne peut qu'être pris par l'histoire sans être choqué. Le titre l'avait prévenu: âmes perdues - il s'agit bien de suivre une errance pour la comprendre. Le chemin n'est pas forcément agréable mais en termes d'intensité, on ne sera pas déçu.
Je me rends compte à la fin de cette chronique que je ne vous ai rien dit de l'histoire. Ce n'est pas grave, je vous laisse la découvrir si vous voulez tenter l'aventure. J'espère juste vous avoir donné un petit aperçu des raisons pour lesquelles ce petit roman vaut le coup d'être lu. En plus c'est en poche, ce qui, en période de rentrée, n'est pas un argument négligeable.
07:00 Publié dans Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature





