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19.06.2007

Pensée grecque, culture arabe (Dimitri Gutas)

05aea921a58b6df42769e89a90d62d97.jpgJ'ai eu l'occasion de relire ce livre que j'avais lu en 1998 en anglais (Greek Thought, Arabic Culture) et qui m'avait fait bonne impression à l'époque. C'est une heureuse surprise qu'il soit finalement sorti en français (en 2005, soit il y a environ deux ans) car même si, à force, j'ai pris l'habitude de lire en anglais tout ce qui existe sur le domaine gréco-arabe (soyons honnête, plutôt  tout ce que j'arrive à trouver), c'est agréable de lire dans sa langue.

Commençons par le commencement. Badawi, dans son livre La transmission de la philosophie grecque au monde arabe (qui a connu deux éditions successives: 1968 et 1987, il est édité chez Vrin et en dépit de toutes les inexactitudes qu'il contient, c'est un classique en français, Richard Walzer dit que c'est le livre le plus étrange qu'il ait lu sur le sujet, je ne lui donne pas tort ), n'hésitait pas à dire: "On s'intéressait à Aristote par pure curiosité scientifique, pour l'amour de la science désintéressée. Voilà ce qui rehausse la valeur de l'entreprise du calife al Ma'mûn, comparée à celle de ses prédécesseurs à partir d'Abu Ja'afar al Mansûr qui ne s'intéressait qu'aux sciences utiles: médecine, astronomie et mathématiques". C'était une opinion largement répandue que les arabes s'étaient intéressé à la philosophie grecque par amour du savoir (on invoquait par exemple à l'appui de cette thèse le fameux hadith qui demande au croyant d'aller chercher le savoir jusqu'en Chine s'il le faut). Or, évidement, si une telle thèse pouvait paraître séduisant car  idéalisant le monde arabe médiéval (littéraire, cultivé, ouvert à toutes les traditions et les autres religions), elle ne résiste pas longtemps à ce soupçon que forcément, il devait y avoir un intérêt quelque part là dessous. Encore fallait-il le montrer.

C'est chose faite avec cet ouvrage de Dimitri Gutas qui explore justement les facteurs qui ont joué un rôle majeur dans le mouvement des traductions gréco-arabes. On retiendra particulièrement la démonstration que le bayt al hikma (la fameuse "maison de la sagesse" de Bagdad ) n'est pas cette bibliothèque mythique où les chrétiens, les juifs et les musulmans traduisaient tous les textes du savoir grec (lesquels, justement s'y seraient trouvés). Par une relecture scrupuleuse d'Ibn Nadim (entre autres), Gutas montre qu'aucun élément sérieux dans les textes ne vient étayer le mythe de ce bayt al hikma qui avec le recul semble plus de l'ordre de la propagande abbasside qu'autre chose (laquelle propagande obéissait à une logique chez al Ma'mun et al Mansûr contrairement à ce que disait Badawi dans la citation donnée plus haut). Le pouvoir abbasside a certes favorisé le mouvement de traduction gréco-arabe nous explique Gutas  mais c'est pour des raisons politiques: d'abord pour s'attirer le soutien du monde sassanide zoroastrien (al Ma'mûn) puis en réaction au monde byzantin qui rejetait l'héritage grec au profit du christianisme, le calife al Mansûr a misé sur le philhéllénisme. Si le bayt al hikma n'était pas une bibliothèque contenant tous les livres et les manuscrits grecs, syriaques et ses traductions arabes, cela a pour conséquence importante que les traductions faites durant le début de l'ère abbbassides étaient dues à des commandes privées. C'est par exemple les médecins du calife qui seraient ainsi à l'origine réelle des traductions d'Hippocrate et de Galien. Soucieux de rester à un bon niveau de science, ces médecins auraient payé des traducteurs syriaques pour avoir accès aux oeuvres des médecins grecs.

Un éclairage intéressant est rapporté par Gutas: dans la mesure où les traductions étaient le fait de commandes privées, les traducteurs traduisaient le texte non sans le rectifier au passage selon le destinataire de la commande. On a ainsi l'exemple de la Théologie d'Aristote (en fait texte qui correspond aux trois dernières Ennéades de Plotin) où Dieu et les anges apparaissent, se substituant aux dieux traditionnels grecs. Une fois les traductions faites dans la langue arabe, les arabes purent constituer leur philosophie et leur science, ce qui explique non pas un déclin mais un arrêt progressif et quasi complet des traductions faites. Dernière chose: le tableau des pages  273 à 276 récapitule la liste de textes byzantins recopiés en minuscule grecque et il est instructif car il correspond aux textes traduits en arabe, ce qui montre que le monde byzantin n'était pas, contrairement à une idée reçue, fermé au monde arabe et qu'au contraire pour des raisons financières évidentes, il s'était de nouveau intéressé aux manuscrits grecs qu'il possédait.

Voilà, j'espère avoir fait un compte rendu fidèle de l'ouvrage de Gutas qui mérite d'être lu pour comprendre pourquoi et comment Bagdad entre le 8ème et le 10ème siècle a été au coeur d'un mouvement de transmission a priori improbable entre le monde grec et le monde arabe.

Commentaires

Un lien pour vous, une réfutation de Marie-Thérèse Guedon (Chargée des manuscrits arabes / Département des Manuscrits / Bibliothèque nationale de France) sur la question de la maison de la Sagesse. Elle dit ici répondre à S. Gougenheim qu'elle met en opposition symétrique ce dernier et Hunke.

http://memoireduvent.canalblog.com.

Etant un piètre connaisseur de cette période, juste curieux, je aurais apprécié savoir ce que vous en pensez...

Ecrit par : Byzance | 16.05.2008

Merci du lien, je vais y consacrer un billet prochainement.

Ecrit par : Le spitz japonais | 17.05.2008

« dues à des commandes privées ».

Page 129 de « Greek thought, Arabic Culture », Dimitri Gutas parle d'Ishaq ibn-Abrahim ibn-al-Husayn qui était gouverneur de Bagdad et qui aurait commandé à Hunayn ibn-Ishaq un livre sur la nutrition. Je dois concéder que ce livre n'est pas une traduction, mais, toujours d'après Dimitri Gutas, un livre « basé sur Galien et d'autres auteurs grecs ».

Un gouverneur de Bagdad qui fait ce type de commande est-il une personne publique ou une personne privée ? Ou bien est-ce commettre un anachronisme que d'essayer de projeter nos notions modernes de vie publique et de vie privée sur cette époque lointaine ?

Que faut-il penser du récit racontant que quelqu'un (1), voire le calife Al-Mamun lui-même (2) aurait payé à Hunayn le poids en or de ses traductions ? Est-ce une légende ?

(1) http://www.ishim.net/ishimj/3/09.pdf
(2) http://www.nestorian.org/hunein_ibn_ishak.html

Ecrit par : Husky | 24.05.2008

« On s'intéressait à Aristote par pure curiosité scientifique, pour l'amour de la science désintéressée »

Ce jugement pourrait être influencé par Ibn Khaldun cité comme disant « en tout cas, l'être humain a toujours un penchant pour la spéculation intellectuelle » (1) pour expliquer l'ambassade du calife Al-Mansur auprès des Byzantins pour y quérir des manuscrits.

(1) Je traduis la traduction anglaise d'un passage d'Ibn Khaldun donnée par David Tschanz en annexe de « The Arab Roots of European Medicine », Saudi Aramco World, May/June 1997 p 20-31 http://www.saudiaramcoworld.com/issue/199703/the.arab.roots.of.european.medicine.htm )

Ecrit par : Husky | 24.05.2008

Après quelques recherches j'ai trouvé la réponse à ma question dans Dwight Fletcher Reynolds, « Interpreting the Self, Autobiography in the Arabic Literary Tradition », University of California Press 2001 p.117-118 : le récit sur le paiement des traductions pour un montant égal à leur poids en or provient du « 'Uyûn 'Uyun al-anba'ff tabaqat al- atibba' » d'Ibn Abi Usabi'a. Cela ne permet pas de préciser qui payait.

Sinon, page 30 de « Greek thought, arabic culture », Dimitri Gutas cite Al-Ahbari qui nomme le calife Al-Mansur comme commanditaire de traductions (Aristote, Ptolémée, etc.). Page 33, Dimitri Gutas emploie le mot de "sponsorship" pour indiquer le rôle du calife Al-Mansur. Le mot anglais "sponsor" est plus précis que simplement "favoriser", il indique que l'on dépense de l'argent. Sur cette base, il semble qu'il faille parler de commandes publiques pour la période l'Al-Mansur.

Ecrit par : Husky | 26.05.2008

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