06.05.2008

Dette ou pas dette ? Un faux problème ...

Dans Le Temps (Génève), Alain de Libera répond à une question:

"En définitive, qu'est-ce que l'Europe doit à l'islam?

Elle ne lui doit rien. Un héritage culturel ne réclame pas de don préalable, ni de testateur. La circulation des savoirs se fait par appropriation volontaire. Il y a quelquefois des échanges et des réciprocités. Plus souvent des porosités. Au minimum, des contacts, qui peuvent être conflictuels. La religion ne produit pas la science. Bien heureux quand elle ne l'empêche pas.

Les chrétiens se sont approprié certains savoirs arabes, grâce à des politiques de traduction, comme les musulmans l'avaient fait, entre autres pour les savoirs grecs, en Orient. Cela dit, il faut garder la mémoire de ce que l'on a acquis: où, quand, comment, par quels intermédiaires."

La réponse est intéressante car après tout on s'est insurgé bien  vite contre l'idée qu'il n'y aurait pas de dette de l'Occident chrétien à l'égard du monde arabo-musulman. Si l'on réfléchit, même rapidement, la notion de dette est morale et n'a rien à voir avec la recherche de type scientifique. Elle suppose une idéologie douteuse (dans un sens comme dans l'autre)  selon laquelle on devrait rendre (ou pas) aujourd'hui (?!) quelque chose au monde arabo-musulman. Or, me semble-t-il, si l'on devait aider (ou non) les pays arabes, ce serait pour de toutes autres raisons que celles d'un passé plus ou moins mystifié selon les besoins de la cause. Donc, pour en finir, avec ce faux problème, débarrassons-nous de cette idée de dette qui n'a rien de scientifique.

P.S: je vous prépare quelques articles sur le domaine mais cela me demande un peu de temps.  Je vous fais patienter mais vous verrez, cela en vaut la peine.

03.05.2008

Mise à jour des liens à propos du livre de Gouguenheim

* Mathieu me signale que Rue 89 a fait un article intitulé Baston chez les médiévistes autour de l'apport de l'islam. Lire les commentaires (là et ailleurs: sur le blog d'Assouline ou certains forums) ne manquent pas de piquant. Mais on trouve quand même quelques personnes de bon sens vu qu'un commentateur sur Rue 89 dit (je me permets de le citer in extenso):

Quelques remarques sur la rhétorique de la critique:
1/Parmi les journalistes et le public qui prend part à la polémique, je serais curieux de savoir:
qui a lu Aristote dans le texte/en traduction, qui lit le grec ancien, qui est médiéviste, qui lit l'arabe classique et a lu les érudits arabes, qui lit le latin médiéval, qui est diplômé d'histoire, qui est au fait de l'évolution de la recherche historique, etc etc...
Sans doute, très très peu.
2/Parmi les spécialistes eux-mêmes, la spécialisation est telle, si pointue, qu'entre l'orientaliste, le médiéviste, le spécialiste de Byzance, etc., les uns ne connaissent pas forcément les travaux des autres, ni l'état de la recherche dans leurs domaines respectifs. On peut en déduire que le journaliste, quelle que soit sa culture générale, encore moins.
3/L'argument du chaudron (je ne t'ai pas volé le chaudron que tu m'as prêté, d'ailleurs il était cassé):
on reproche à un auteur d'affirmer des choses avérées depuis longtemps, archi connues, donc d'enfoncer des portes ouvertes...puis on ajoute que "d'ailleurs" c'est faux.
4/ S'abstenir, par honnêteté intellectuelle minimale, de la reductio ad Hitlerum.
Conclusion : prudence, si l'on ne maîtrise pas un minimum un sujet dans ses différentes facettes.

Je trouve le 1 et surtout le 2 très pertinent: en ce qui me concerne c'est une énorme tâche que d'essayer (je dis bien essayer), après d'autres bien plus brillants et érudits que moi, de comprendre quelque chose à cette histoire de translatio du monde hellénistique au monde arabe. Cela demande de maîtriser tout le monde grec, tout le monde arabe (philosophie, histoire, mode de pensée, religion ...etc.), c'est déjà en soi énorme et on n'est pas à l'abri de dire une bétise. Par exemple, je peux soutenir que les arabes n'ont connu Platon que via les abrégés de Galien (un seul nous est parvenu en arabe), mais que dirais-je si un jour on exhume d'une bibliothèque privée ou mal inventoriée une traduction approchante de certains dialogues de Platon ? Je suis contraint de me limiter au seul domaine grec/arabe parce que c'est déjà immense. Bien sûr j'ai des connaissances sur d'autres auteurs de l'époque médiévale en occident mais pas si approfondis.

*Télérama publie un troisième article intitulé Grecs et arabes: déjà d'antiques complicités de Youssef Seddik qui n'est pas favorable au livre (mais lisez-le par vous-mêmes pour vous faire une idée plus précise).

* A signaler sur Fabula un rappel de quelques liens et surtout un fichier *pdf qui regroupe différents articles dont celui envoyé au Monde par Bellosta: Prendre de vieilles lunes pour des étoiles nouvelles, ou comment refaire aujourd'hui l'histoire des savoirs.

Dans les jours qui viennent, je ferais de temps en temps si nécessaire une mise à jour des liens. Et en ce qui me concerne, j'essaierais de faire quelques billets pour mieux expliquer ce mouvement gréco-arabe. Je l'avais déjà fait sur Shahrastani et Thalès mais quand je vois les bêtises écrites à droite et à gauche, je me dis que quelques billets de vulgarisation (au sens noble et en restant précis) ne seront pas inutiles. Merci à ceux qui passent par ici et n'hésitez pas à laisser vos commentaires et questions si nécessaires, je vous répondrai dès que j'en ai le temps.

 

30.04.2008

Des liens pour "l'affaire" de ces derniers jours

On trouvera sur ce forum, à cette adresse une reprise d'à peu près tous les textes conséquents à propos du livre de Gouguenheim.

Dans Libération, trois articles:

* la fameuse pétition de 56 chercheurs en histoire et philosophe du Moyen âge (j'ai acheté le journal mais la liste était incomplète et renvoyait au site).

* Un article d'Eric Aeschimann intitulé Aristote, un détour arabe contesté qui fait une synthèse de cette "affaire".

* Un article de Jean-Yves Grenier (absent de l'édition papier et uniquement disponible en ligne) intitulé “Aristote au Mont-Saint-Michel", savant et ambiguë qui est le premier article sérieusement argumenté que je lis sur la question.

* Un émission de France Culture, la Fabrique de l'histoire a analysé un moment cette affaire.

* Sur un blog, celui d'Ivan Rioufol, on peut lire un billet intitulé La "faute" de l'historien incorrect

* Ajout: à noter une synthèse sur le blog Philotropes 

Voici grosso modo ce que j'ai vu de substantiel sur la toile. Si vous voyez d'autres liens, n'hésitez  pas à me les indiquer.

29.04.2008

Sylvain Gouguenheim "Aristote au mont Saint-Michel" (2)

Je vous livre donc comme promis la suite de mes notes de lecture, ce qui me permet de mettre un point final  à mes impressions sur cet ouvrage.

* p.15: l'auteur cite B. Lewis qui remarque  que l'hellénisme connu en terre d'islam est plutôt l'hellénisme tardif et non celui de la période classique (celle de Platon et Aristote pour faire vite). C'est exact et les dernières études sur Simplicius (je pense par exemple aux rapprochements faits par P. Vallat dans son ouvrage paru chez Vrin, recensé ici même entre l'école d'Alexandrie et Farabi) ont clairement montré l'impact qu'a eu l'école d'Alexandrie sur l'appréciation du savoir grec.  D'ailleurs, ceci explique pourquoi nous avons en arabe des textes d'Alexandre d'Aphrodise (cf. le Traité de la providence dont on trouvera une traduction chez Verdier par P. Thillet), de Thémistius (la Paraphrase du livre lambda de la Métaphysique d'Aristote, traduit de l'hébreu et de l'arabe par Brague chez Vrin), ...etc.  Nombreux sont les signes que les arabes ont connu la philosophie grecque via la période hellénistique, par exemple l'idée que Platon et Aristote sont en harmonie (cf. le texte de Farabi par exemple) n'est apparue selon toute vraisemblance qu'à partir de Porphyre et mis à part Razi a été acceptée par les arabes. C'est un point important car quand on dit "les arabes ont connu les grecs", on est loin de s'imaginer les filtres par lesquels ils sont passés. Un autre exemple (trouvé chez Sezgin): vu qu'on connaissait Platon via Galien, on a attribué un traité de cautérisation à Platon (vu que Socrate était confondu avec Hippocrate - Suqrat/Buqrat- c'était d'une logique implacable !). Pour en revenir à Gouguenheim, il est exact de parler d'approximation même si selon les auteurs (Aristote, Platon, Galien ...) elle varie (rappelons que l'on s'aide de la traduction arabe de certains traités d'Aristote - De la génération et de la corruption par exemple, voyez l'édition en Budé de Marwan Rashed de ce texte - pour corriger le texte grec) et bien entendu, il n'est pas toujours évident de faire la part entre la reprise inexacte d'une donnée grecque et la réinterprétation créatrice. Au fond, la reprise des grecs par les arabes, dans le domaine philosophique, c'est une belle approximation et je trouve l'auteur un peu dur   quand il dit que la falsafa n'a pas apporté de mutation substantielle  (comme en Europe avec Descartes p.147).

* p.101: l'auteur dit: l'Orient musulman doit presque tout à l'orient chrétien. Et c'est cette dette que l'on passe le plus souvent sous silence de nos jours, tant dans le monde occidental que dans le monde musulman. Je l'ai déjà dit mais c'est peut-être le grand public qui ignore cela (le rôle des chrétiens syriaques) mais sans doute pas les personnes qui se sont intéressées à la question. Sinon, là, je trouve un peu incohérent de dire que nous n'avons pas de dette à l'égard des arabes puis de dire que l'orient musulman en aurait une à l'égard de l'orient chrétien. Les traductions, on le sait, émanaient de commandes privées et c'était dans l'intérêt des chrétiens de faire durer ce gagne pain. Tout ce que rappelle l'auteur à cet égard est exact, même l'anecdote des traductions plus ou moins bâclées selon le destinataire. Cependant n'oublions pas que les traducteurs se faisaient payer, encourageaient peut-être par là l'inutilité pour une élite d'apprendre le grec (vu qu'ils s'en chargeaient). La notion de dette, je suis d'accord pour la retirer côté arabe-occident chrétien (si le terme est trop surchargé) mais pourquoi refuser la réciprocité ?

*p.129-130: la question de savoir qui a brûlé les bibliothèques d'Alexandrie et consort m' a toujours paru limité faute de sources crédibles. Je ne reproche pas à Gouguenheim d'en avoir parlé et même il est tout à fait possible que, comme il l'évqoue, on ait commencé par brûler avant de se rendre de la bêtise que l'on faisait.  Dans tous les cas, c'était des guerriers parfois loin de la base qui agissaient, cela ne nous éclairera pas beacoup sur le rapport d'une civilisation entière  face à la conservation des livres (ce que l'auteur se garde bien de dire d'ailleurs)

*p.139 à142: l'auteur discute du terme raison, distinguant une rationalité grecque d'une rationalité coranique (Ce que l'Europe appelle raison est une faculté assujettie au caractère divin au caractère divin du Coran p.165). Je n'ai pas grand chose à dire ici car je me méfie quand on applique le terme raison à l'époque grecque ou médiévale. L'auteur a raison (sans jeu de mot) de rappeler la limitation du tafsir (commentaire exotérique du coran pour faire vite), la fermeture de l'ijtihad (liberté de réflexion dans le domaine juridique), il rappelle aussi à juste titre la très intéressante étude de D. Urvoy sur le statut limité des "penseurs libres" en terre d'islam. Tous ces faits sont rigoureusement exacts et sont là pour nous inviter à la prudence quand on se prononce sur l'exercice de l'entendement dans le monde arabo-musulman. Il reste que la conclusion (p. 173-177 où l'auteur  réserve - avec des nuances et des précautions, il précise que la raison est universelle - un traitement de faveur à l'Europe en contestant au passage la réflexion de Detienne) selon laquelle l'Europe aurait vraiment hérité de la rationnalité grecque et pas le monde arabo-musulman me laisse dubitatif pour la seule raison que la trinité logos/ratio/'aql (à supposer qu'on prenne les trois bons mots) est loin de correspondre à ce que le 17ème siècle établira comme la raison universelle qui se trouve en tout homme d'après Malebranche (et derrière Descartes). Au fond, je ne fais qu'appliquer la leçon de l'auteur, à savoir me méfier des termes. Appliquer le terme de raison unilatéralement du 5ème siècle à aujourd'hui est une chose périlleuse à laquelle je ne me risquerais pas. Quant au passage suivant, il me laisse là aussi sceptique (au sens propre):  "le recours à la logique implique formalisation de l'argumentation et du raisonnement, nullement rationalise", ces mots d'A. Guerreau-Jalabert, appliqués à l'Occident médiéval des 12ème-13ème siècles, valent aussi pour l'Islam des abbassides. Je suis d'accord pour reconnaître un enracinement du raisonnement dans le fiqh (jurisprudence), je trouve même que c'est une voie qui n'a pas été assez inexploré et qui mériterait de l'être davantage mais de là  à régler la question du rationalisme, c'est trop peu.

* p. 148: Gouguenheim, bien informé sur al Farabi dit qu'il est le plus audacieux dans le rapport philosophie/révélation. Il conclut qu'il accorde au prophète le rang le plus achevé de l'humanité, s'appuyant, je suppose (pas de renvoi explicite à un ouvrage de Farabi), au texte connu sous le nom d'Opinions des habitants de la cité idéale. On soupçonne quand même Farabi d'avoir caché sa véritable pensée et Farabi souligne plusieurs fois l'antériorité chronologique de la philosophie sur la religion. Farabi semble avoir été en définitive quand même bien audacieux tout en se protégeant dans ses écrits.

* Les derniers chapitres intitulés Problèmes de civilisation et Le soleil d'Apollon illumine sur l'Occident (référence ironique  au livre de Hunke) sont bien entendus ceux qui me posent le plus de problèmes car ils proposent une philosophie du rapport entre les civilisations assez discutables. Cela tient au fait, je pense, que ce type de réflexion mériterait d'être étayée par des matériaux plus nombreux aussi bien côté latin que côté arabe. Dans le cadre d'un essai aussi bref (comparé aux sommes qu'on peut rencontrer dans le monde universitaire avec des notes de bas de page affolant), difficile d'aller bien loin.

 CONCLUSION

Je conclus tout ceci en rappelant que je ne m'intéresse qu'à la partie arabe, l'autre, je la laisse à plus compétent que moi. Je n'ai pas d'intérêt religieux, universitaire ou autre à régler; habitant Lille, je n'ai pas d'intérêt politique (je suis loin des sphères politiques !) ou éditorial (je ne suis pour l'instant publié par personne). J'ai lu ce livre avec impartialité cherchant si effectivement il y avait matière à crier au scandale (partie arabe s'entend) et honnêtement, non, ce qui est rapporté est pour moi une synthèse de ce qu'on a pu dire ces derniers temps à droite ou à gauche, chez Brague, Urvoy ou d'autres. Ces matériaux, l'auteur les a mis à contribution d'une réflexion sans doute discutable avec laquelle je ne suis pas forcément d'accord   mais ce n'est pas la première fois que l'on publierait ce genre de choses en France (faisons un pari: on doit trouver des ouvrages de ce type en moins exact et moins substantiel, à commencer les vulgates - pour prendre un mot à la mode - destinés aux étudiants en histoire). Assez curieusement, le livre de Gutas qui démystifiait le bayt al hikma n'a pas fait scandale, Au moyen du moyen-âge de Brague n'a pas fait un tel bruit, l'édition en poche du livre de Dominique Urvoy Les penseurs libres dans l'islam classique n'a pas été l'objet d'un quelconque anathème. Pourquoi celui-là ? Sans doute Assouline a-t-il raison quand il sous-entend que c'est une simple question d'intrigue éditoriale ! Toujours est-il que, dernier évènement en date, Télérama publie une pétition de l'ENS-LSH de Lyon qui s'ajoute à trois articles du Monde, un du Figaro (en attente d'autres: Libération ?), deux articles de Télérama (dont un de Libera). L'un des deux articles de Télérama (et je l'ai lu dans d'autres endroits) laisse sous-entendre que le livre n'aurait pas dû paraître  dans une collection si prestigieuse (donc en clair, chez un obscur éditeur, personne ne se serait donné la peine d' aller lui chercher des poux). Je vais finir par croire que c'est plus cela le problème qu'une supposée proximité avec l'extrême-droite ou une idéologie douteuse (et méfions-nous d'employer à tort et à travers l'accusation d'islamophobie, ceci dit dans le plus grand respect de cette religion)

Ce qui est certain, c'est que pour moi, vu de ma capitale des Flandres,  tout cela est un peu vain car quand la tempête se sera calmée, qui se souciera de financer davantage de projets de recherche pour y voir un peu plus clair dans ces histoires gréco-arabes ? Créera-t-on à Lille III un poste de philosophie de langue arabe (remarquez l'intitulé très large) pour enseignant chercheur ? Soutiendra-t-on les rares qui financent sur leur fond propre (je ne parle pas des quelques uns qui en vivent, vous l'aurez compris) un travail un peu ingrat sur des textes non traduits et qui cherchent à établir les faits objectivement ? Il y a peu de chances ...

 

28.04.2008

En attendant la suite de mon compte rendu

Je publie bientôt la suite de mes notes de lecture. Vous pouvez lire deux articles de Télérama sur la question:

* le fameux texte d'Alain de Libera

* Un autre qui porte le titre pas très original de  Polémique autour d'une essai sur l'Europe 

* Byzance me signale un article de l'International Tribune : Europe's debt to Islam given a skeptical look.

Autant de pièces à verser au dossier. J'y reviendrai.